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Ye Man : construire avec la limite

Invitée à l’ESA Paris pour une conférence consacrée aux nouveaux imaginaires constructifs, l’architecte chinoise Ye Man, lauréate du Global Award for Sustainable Architecture 2026, défend une architecture fondée sur la limite, la réparation et la coexistence avec le vivant. Entre héritage constructif chinois, préfabrication contemporaine et réflexion écologique, elle développe une « soft architecture » qui substitue à la domination du territoire une logique de relation et de douceur.

De la science des matériaux à une éthique de la construction
« Peut-être que la limitation n’est pas une restriction à la créativité. » Chez Ye Man, cette phrase agit comme un point de départ autant que comme un horizon. Elle ne relève ni du slogan ni de la posture théorique, mais d’un déplacement progressif, presque contraint, depuis la science des matériaux vers l’architecture. Formée en polymères, elle aborde d’abord la matière sous un angle technique, avant d’en interroger les conséquences. « J’ai réalisé que de nombreux matériaux sur Terre sont extrêmement difficiles à retourner à la nature », explique-t-elle, constatant que « la production de nombreux matériaux nécessite de grandes quantités d’énergie et génère également une toxicité environnementale ». La question qui en découle, rare dans un champ discipliné par l’acte de construire, est sans détour : « devrions-nous produire certains matériaux du tout ? » Cette inquiétude initiale ne la quitte pas ; elle s’approfondit au contraire à mesure que son regard se déplace vers l’architecture et vers le territoire chinois, marqué par une urbanisation d’une intensité sans précédent.

La pagode de Yingxian : la découverte fondatrice
C’est pourtant une rencontre avec le passé qui donne forme à cette réflexion. En 2005, à la suite des travaux de Liang Sicheng, elle découvre la pagode en bois de Yingxian. Mille ans d’existence, aucun clou, une structure entièrement assemblée par tenons et mortaises.« Chaque pièce de bois a ses limites – longueur, charge et durée de vie – mais elles ont été unies en un système spatial stable, créant un miracle presque infini. »Ce paradoxe devient pour elle une matrice de pensée. Là où l’architecture contemporaine mobilise la technique pour dépasser la contrainte, cette architecture ancienne en fait le principe même du projet. « La limitation établit l’échelle, la limitation génère l’ordre. Parfois la limitation est une éthique. » Le bois n’est pas seulement un matériau, mais un système de pensée qui oblige à composer avec ce qui est donné, à inscrire le projet dans une économie de moyens et de relations.

Face à l’urbanisation, choisir le bois
Cette prise de conscience s’inscrit dans un contexte où la matérialité de la ville devient elle-même problématique.« Les villes et les bâtiments sont les plus grands objets fabriqués par l’homme à la surface de la planète », observe Ye Man, dans un pays où la transformation du sol est visible à l’échelle satellite. « Les villes construites ressemblent à une sorte de maladie de peau se propageant à la surface de la Terre. »L’image est violente, mais face à ce constat, son choix est clair : « c’est pourquoi j’ai choisi le bois comme mon principal langage architectural ». Non pas comme un retour nostalgique à une tradition, mais comme une réponse à la fois matérielle et éthique. Le bois « peut retourner à la nature », mais surtout il impose une autre manière de concevoir, fondée sur la limite, la réparation et la durée.

La « soft architecture », ou l’architecture comme relation
De cette position émerge ce qu’elle nomme la « soft architecture ».« Je pense qu’aujourd’hui l’architecture ne fait pas face à un problème de forme, mais à une crise de relation », affirme-t-elle, déplaçant le débat vers ce qui relie plutôt que vers ce qui s’impose.L’architecture douce « n’est pas une esthétique formelle, mais une relation entre les matériaux et les assemblages, entre l’architecture et l’environnement ». Elle ne se définit pas comme un objet autonome mais comme « une partie d’un système écologique », impliquant un renversement des logiques de projet : « non pas un contrôle brutal, mais une négociation douce ».Dans cette perspective, concevoir revient à « passer de l’objet à la relation, de la construction à la coexistence », et à considérer l’architecture comme « une entité vivante évoluant avec les humains, la nature et le temps ».

Construire autrement : l’expérimentation par le projet
Les projets réalisés depuis 2015 donnent à cette position une traduction concrète, où se combinent savoirs traditionnels et outils contemporains.À Ninghai, la maison Qian Tong  constitue une première mise en œuvre de ces principes. Les assemblages en bois, inspirés de systèmes anciens mais redessinés et testés en atelier, permettent une construction sans clous ni colle. « Tout est connecté par des mortaises et des tenons », précise-t-elle, insistant sur la cohérence d’un système où structure, détail et mise en œuvre relèvent d’une même logique.Le chantier, réduit à six jours pour la structure principale, repose sur une préfabrication en usine qui ne nie pas la tradition mais la prolonge autrement. « Nous testons chaque système avant de l’appliquer au projet réel », souligne-t-elle, décrivant un processus où l’expérimentation technique accompagne la conception.

Préserver sans effacer : le Tongde Hall
À Hainan, le projet Tongde Hall déplace la question vers le rapport au temps et à la ruine. Face à un bâtiment partiellement effondré, l’option retenue n’est pas celle de la restitution.« Nous avons choisi de ne pas restaurer, mais d’introduire une structure légère… comme un parapluie au-dessus des ruines », explique Ye Man.Le geste est minimal mais décisif : il protège sans effacer, maintient visible la dégradation tout en permettant un usage renouvelé. « Cette intervention ne supprime pas la dégradation, elle la cadre », précise-t-elle.L’architecture devient alors « un système qui médie entre préservation et disparition », capable d’inscrire le projet dans une continuité temporelle plutôt que dans une logique de remplacement.

Le Naya Village, ou l’architecture comme milieu vivant
Le Naya Village prolonge cette réflexion à une échelle plus large, où l’architecture se confond avec une stratégie territoriale.« Le village devient un système perméable plutôt qu’une forme fixe », affirme Ye Man, décrivant une intervention qui articule structures nouvelles et existant bâti.Les murs en pierre, conservés, sont associés à des volumes en bois modulaires insérés à l’intérieur, permettant d’améliorer les conditions de lumière et de ventilation sans altérer la mémoire du lieu. La préfabrication joue ici un rôle déterminant dans la rapidité de transformation, l’ensemble du village étant réalisé en six mois.Mais l’essentiel se situe ailleurs, dans la capacité du projet à réactiver un milieu. « Après la reconstruction, les habitants sont revenus », observe-t-elle, soulignant que l’architecture ne produit pas seulement des formes mais des conditions d’habitation.

Technologie et tradition : dépasser l’opposition
Dans l’ensemble de ces projets, la question de la technologie est abordée sans opposition avec la tradition.Machines à commande numérique, bras robotisés, préfabrication : ces outils permettent de produire avec précision des assemblages complexes et de réduire les délais de chantier.« Nous ne transportons pas seulement des matériaux, nous transportons une manière de construire », résume Ye Man.Il ne s’agit pas simplement d’adopter des techniques contemporaines, mais de prolonger une logique constructive ancienne dans un contexte nouveau. Si elle reconnaît que ces technologies « consomment beaucoup d’électricité », elle les inscrit dans une recherche d’équilibre plutôt que dans une opposition binaire entre modernité et tradition.

« Peut-être ne pas construire »
Au fil de son travail, une position plus radicale encore affleure.« Peut-être que ne pas construire est parfois la solution la plus durable », avance-t-elle, introduisant une tension au cœur même de la discipline.Le bois, dans cette perspective, apparaît comme un vecteur de transformation plus large. « Ce n’est pas seulement un matériau, c’est une vision du monde », dit-elle, rappelant que « nous ne construisons pas au-dessus de la nature, nous vivons en elle ».La « soft architecture » devient alors moins une méthode qu’une éthique, une manière d’habiter le monde qui implique de ralentir, de composer et parfois de renoncer.Aujourd’hui, cette démarche s’étend à des échelles plus larges, intégrant paysage et urbanisme dans une réflexion inspirée par le Shanshui, où le paysage est conçu comme une relation plutôt que comme un décor. Dans un contexte global marqué par l’urgence climatique, la position de Ye Man ne propose pas un style mais une orientation. « Avec des matériaux traités avec douceur et des espaces structurés doucement, nous pouvons habiter la Terre de manière délicate. » La proposition est exigeante : apprendre à construire avec la limite, et peut-être, à construire moins.

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