À la Galerie d’Architecture, les expositions ne se limitent jamais à un simple accrochage de projets. Elles sont conçues comme des dispositifs critiques, des moments de discussion où la présentation d’un travail devient le point de départ d’un débat plus large sur l’état de la discipline. Celle consacrée à l’agence berlinoise Sauerbruch Hutton ne fait pas exception.
La table ronde qui l’accompagnait ce 12 février réunissait Louisa Hutton, cofondatrice de l’agence Sauerbruch Hutton, Much Untertrifaller, fondateur de Dietrich Untertrifaller Architekten, et Marine de la Guerrande, associée fondatrice de THINK TANK. Trois trajectoires, trois contextes culturels, trois manières d’aborder le bois. À travers leurs interventions, la question du bois est apparue moins comme un thème consensuel que comme un terrain d’interrogation : après une décennie d’enthousiasme parfois spectaculaire, l’architecture en bois semble entrer dans une phase de maturité critique où le matériau ne peut plus être dissocié des contextes urbains, des filières de production, des cadres réglementaires et des arbitrages économiques.
Le bois comme expérience située
Pour Louisa Hutton, le bois n’est ni un emblème ni un manifeste environnemental. Il constitue d’abord une expérience spatiale. L’extension de la Berlin Metropolitan School en offre une démonstration particulièrement claire. L’intervention porte sur quatre bâtiments scolaires préfabriqués en béton, construits en 1987 selon un modèle standardisé de la fin de la RDA. Des volumes sans qualités apparentes, mais profondément inscrits dans l’histoire de leurs usagers. Plutôt que d’effacer cette mémoire, l’agence choisit de travailler avec elle. La surélévation en ossature bois ajoute deux niveaux et une aula structurée par une série de portiques. Le bois y est laissé lisible. Les circulations deviennent des lieux de rencontre ; l’architecture se donne à éprouver. L’architecte formée à l’Universitée de Bristol et à la prestigieuse Architectural Association à Londres, insiste sur la dimension sensorielle : le bois modifie l’acoustique, engage le corps, transforme la relation à l’espace. Le matériau n’est pas un décor, mais une logique constructive qui se perçoit.




3 : Hager Forum, Obernai © Jan Bitter
4 : Offices for the Federal Environmental Agency © Annette Kisling
Cette intensité intérieure ne débouche pourtant pas sur une évidence extérieure. L’extension est ici revêtue de cuivre. Ce choix révèle une position fondamentale : la matérialité urbaine ne découle pas mécaniquement de la structure. À Berlin, le cuivre dialogue avec les briques existantes et inscrit le bâtiment dans une logique de palimpseste. La ville est faite de couches successives ; l’intervention doit y trouver sa place. Le bois structure ici l’espace sans devenir la peau.


2 : Office Building for Federal Authorities, Berlin @ Filippo Bolognese Images
Ce principe traverse l’ensemble du travail de l’agence. À Berlin encore, l’immeuble de bureaux pour les autorités fédérales (417 modules préfabriqués) adopte une enveloppe en aluminium recyclé, en cohérence avec son environnement institutionnel. À Dessau, pour le siège de l’Agence fédérale de l’environnement, la façade modulaire en bois massif assume au contraire une exemplarité environnementale explicite. Le projet genevois pour Médecins Sans Frontières, le Hager Forum à Obernai ou encore le AI Pavilion à Heilbronn, prolongent cette logique : le bois est choisi lorsque le programme, l’échelle et le contexte le justifient. Il n’est jamais un signe en soi.
Ce qui est proposé ici n’est pas une architecture « en bois », mais une architecture qui pense le bois comme condition d’expérience et comme élément d’un dialogue urbain plus large.
De l’expérimentation régionale à l’hybridation critique
Le récit de Much Untertrifaller oriente la focale vers le temps long. Dans le Vorarlberg des années 1980, la construction bois contemporaine émerge dans un écosystème singulier où jeunes architectes, artisans et maîtres d’ouvrage publics expérimentent ensemble. Les premières réalisations – dont une caserne de pompiers entièrement en bois – précèdent l’ère du CLT et reposent sur des systèmes de caissons creux préfabriqués. Le bois y est à la fois matériau vernaculaire et instrument d’innovation.
Au fil des décennies, l’industrialisation transforme cette pratique. Les systèmes se rationalisent, la préfabrication s’intensifie, le CLT s’impose comme solution dominante. L’agence développe des projets de plus en plus ambitieux, tout en maintenant un ancrage territorial fort. La transformation du Musée Angelika Kauffmann à Schwarzenberg inscrit la modernité dans la continuité du bâti ancien. Le Collège Jean-Monnet à Broons, démontre qu’un bois non traité peut résister durablement au climat maritime.




2 : Collège Jean-Monnet, Broons © Frédéric Baron
3 : Wood’Art La Canopée, Toulouse © Aldo Amoretti
4 : TUM Campus, Université de Sport et de Médecine © David Matthiessen
Mais cette montée en puissance ne conduit pas à sacraliser le matériau. L’architecte à la tête d’une équipe internationale de plus d’une centaine d’architectes, insiste sur la nécessité d’une économie de la ressource. Ne pas perdre de matière, ne pas confondre quantité de bois et vertu écologique. L’argument carbone ne justifie pas un usage indiscriminé. D’où une attention croissante à l’hybridation. À Sartrouville, l’extension du Lycée Evariste Galois privilégie la conservation maximale de l’existant et l’ajout raisonné d’ailes en bois. À Munich, dans l’Olympiapark München, une marquise préfabriquée de 32 mètres explore les limites logistiques du transportable et interroge la capacité structurelle du matériau face aux grandes portées. La tour Wood’Art La Canopée à Toulouse incarne l’ambition française de la verticalité bois, tandis qu’en Suisse, pour les propriétaires de The Lego Group, chaque composant est évalué selon plusieurs scénarios carbone : les ailes sont en bois, le noyau central en béton monolithique.
Dans cette trajectoire, le bois passe du statut d’alternative militante à celui d’instrument d’optimisation. L’hybridation n’est pas un compromis, mais une méthode.
Apprendre le bois : culture, réglementation et responsabilité
Le propos de Marine de la Guerrande introduit une dimension plus réflexive encore. Construire en bois implique ainsi un déplacement mental, modifier sa manière de concevoir, apprendre à travailler avec des ingénieurs spécialisés, accepter de ne pas maîtriser immédiatement toutes les logiques constructives.
Le projet de l’îlot Lafayette à Paris cristallise ces enjeux. Le programme combine la réhabilitation de bâtiments du XIXᵉ siècle et la construction neuve en structure bois pour logements sociaux et bureaux. Le choix du bois s’inscrit dans une stratégie environnementale cohérente, finalement aboutie après plusieurs mois de négociation, qui permettra de conserver le bois apparent dans les espaces tertiaires.



Ce cas révèle une tension structurelle : le bois est promu au nom de la transition écologique, mais sa visibilité est parfois neutralisée par les cadres normatifs. Il devient un matériau présent mais invisible. La pratique architecturale se situe alors dans un espace de médiation entre ambition environnementale et doctrine administrative.
L’architecte, diplômée de l’École d’Architecture de Nantes, souligne également la transformation des temporalités de projet. La préfabrication déplace l’intensité du travail vers la phase conception. Le chantier, plus court, plus propre, plus maîtrisé, modifie le rapport au site et aux entreprises. Le bois ne transforme pas seulement le bâtiment ; il transforme le processus. Là encore, aucune posture dogmatique. THINK TANK revendique une approche située : lorsque la filière locale n’est pas opérationnelle ou que le programme ne s’y prête pas, d’autres matériaux sont privilégiés. Construire durablement ne signifie pas construire systématiquement en bois. Cela signifie choisir en conscience. Le bois devient un outil de responsabilité plus qu’un symbole.
Vers un champ d’arbitrages
Plusieurs tensions communes se dessinent dès lors : la complexité des filières et la réalité d’un bois souvent importé ; les contraintes incendie qui conditionnent l’expression architecturale ; la question du coût et de la compétitivité ; la nécessité d’une ingénierie experte. Ce que la table ronde a révélé n’est pas un plaidoyer supplémentaire, mais un déplacement. Le bois devient un matériau à inscrire dans une stratégie globale, attentive aux contextes, aux ressources, aux usages et aux cadres réglementaires. Expérience spatiale et dialogue urbain, instrument d’expérimentation puis d’optimisation critique, apprentissage culturel et terrain de négociation. L’architecture en bois n’est plus un manifeste. Elle est un champ d’arbitrages. Et c’est peut-être dans cette complexité assumée qu’elle trouve aujourd’hui sa véritable pertinence.
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Vers l’exposition : https://archicree.com/2026/01/22/sauerbruch-hutton-matiere-en-resonance/



