Architecte et urbaniste espagnole installée à Rotterdam, Beatriz Ramo a fondé l’agence STAR strategies + architecture, dont les recherches interrogent notamment les modèles contemporains de l’habitat collectif. À travers ses projets, elle défend une architecture du logement capable d’accompagner les transformations des modes de vie, sans figer les habitants dans des typologies prédéfinies. Cette réflexion trouve une traduction concrète dans START-Ivry, un ensemble de 288 logements réalisé à Ivry-sur-Seine. Une démarche qui replace la distribution intérieure, la polyvalence des espaces et leur capacité d’adaptation au cœur du travail architectural. Dans cette tribune, elle défend, à travers six stratégies spatiales, une conviction : la qualité du plan constitue un levier encore largement sous-estimé pour répondre à la pénurie de logements.
« Imaginez une veste conçue pour s’adapter à différentes situations : que vous preniez ou perdiez du poids, pour une tenue décontractée comme formelle, en hiver comme au printemps. Au lieu de plusieurs vestes, une seule pièce polyvalente suffit. Le logement peut – et devrait – être conçu de la même manière. Pourtant, la plupart des logements sont conçus pour un seul type de ménage, supposé immuable, alors que les ménages évoluent. Le débat sur le logement se concentre sur les chiffres : 400 000 logements par an, deux millions d’ici 2030. Le postulat paraît simple : la pénurie de logements résulte d’une offre insuffisante ; la solution serait donc de construire davantage et plus vite.
Mais si la crise du logement n’était pas seulement quantitative, mais aussi un problème de conception ? De nombreuses villes disposent déjà d’une surface résidentielle suffisante sans pour autant parvenir à répondre à la demande de logements. Une importante capacité résidentielle reste immobilisée dans des logements vastes, sous-occupés ou peu adaptables. En France, près de 70 % des résidences principales comptent davantage de pièces que le nombre théoriquement nécessaire à leurs occupants, et une sur quatre compte au moins trois pièces de plus que nécessaire. Une meilleure conception du logement aurait pu libérer cette capacité latente. »

« De plus en plus, le logement est conçu comme un produit de marché plutôt que comme une infrastructure sociale. Les plans sont devenus des feuilles Excel transposées en trois dimensions : rigides, standardisés et optimisés pour l’efficacité à court terme. Dans le même temps, la société n’a jamais été aussi diverse et dynamique : familles recomposées, enfants adultes revenant vivre chez leurs parents, personnes âgées vivant seules, parents dont les enfants ont quitté le foyer, cohabitations, familles séparées et familles monoparentales.
Lorsque la conception ignore ces réalités, les logements deviennent obsolètes. De nombreux habitants sont contraints de déménager, non parce que leur logement est trop petit, mais parce qu’il ne correspond plus à leur vie. Avec des plans polyvalents et adaptables, de nombreux ménages pourraient rester plus longtemps dans leur logement, mieux le partager ou même créer de nouveaux logements au sein du parc existant. Une bonne conception améliore la vie quotidienne et réduit la pression pour construire de nouveaux logements.

Le plan du logement est l’outil le plus puissant dont nous disposons pour améliorer le logement. Au fil de plusieurs années de recherche sur l’adaptabilité, nous avons développé un ensemble de principes de conception que nous avons mis en œuvre dans START-Ivry, à Ivry-sur-Seine, dans le Grand Paris : 288 logements adaptables répartis dans cinq bâtiments, conçus pour accompagner l’évolution de la vie de leurs habitants. Le projet réunit des logements sociaux, intermédiaires et en accession. Il démontre que l’adaptabilité ne nécessite ni davantage de surface, ni coûts de construction plus élevés, ni nouvelles technologies : seulement des plans mieux conçus. Les six stratégies présentées ci-dessous traduisent ces principes en solutions concrètes permettant aux logements d’évoluer avec les ménages qui les habitent.
Stratégie 1 : le T3 super-polyvalent
La plupart des T3 – composés d’un séjour et de deux chambres – sont conçus pour un seul ménage, supposé immuable. En réalité, ils peuvent – et finissent souvent par – accueillir deux foyers distincts : des parents et leur enfant devenu adulte, deux colocataires, une personne âgée avec un aidant, ou un couple louant la seconde chambre. Les plans conventionnels permettent rarement à ces formes de cohabitation de fonctionner correctement. Le manque d’intimité crée des tensions et augmente la demande de logements séparés.
Un T3 bien conçu peut favoriser l’autonomie grâce à quelques mécanismes spatiaux simples : des chambres clairement séparées et non contiguës, avec une intimité visuelle et acoustique ; l’une située près de l’entrée et prévue pour permettre l’installation ultérieure d’une kitchenette ; et deux salles de bains compactes. Deux foyers peuvent alors partager confortablement un même logement. Un plan intelligent peut éviter le besoin d’un logement supplémentaire.



Stratégie 2 : le logement divisible
Les logements de grande taille deviennent souvent sous-occupés lorsque les enfants quittent le foyer. Les parents restent en raison de l’attachement au logement et au quartier, de contraintes financières ou du manque d’alternatives adaptées. Le logement divisible est conçu dès l’origine pour pouvoir être séparé ultérieurement en deux logements, sur les plans fonctionnel, technique et juridique. Le propriétaire conserve l’espace dont il a besoin, tandis que la partie restante devient un petit logement indépendant pour un enfant devenu adulte ou un aidant, ou peut être louée ou vendue pour apporter un revenu complémentaire à la retraite.
Cette stratégie crée un logement supplémentaire au sein du parc existant sans construire un seul mètre carré supplémentaire. Si davantage de logements construits au cours des quarante dernières années avaient été conçus ainsi, la pénurie actuelle serait considérablement moindre.

Stratégie 3 : l’espace reconfigurable
Parfois, un espace supplémentaire suffit : pour l’arrivée d’un enfant, le travail à domicile, l’accueil d’un parent vieillissant ou d’un enfant certains week-ends. Plusieurs stratégies permettent cette reconfiguration. Le « Plug » est un balcon conçu pour être fermé ultérieurement ; le « séjour modulable » peut être subdivisé grâce à une organisation anticipée de la façade et des équipements ; la « cuisine déplaçable » peut être transférée vers le séjour pour libérer un espace pour un nouvel usage.
Dans chaque cas, les exigences fonctionnelles et techniques, ainsi que, le cas échéant, les exigences juridiques, sont anticipées dès la conception. Un espace supplémentaire peut permettre à un ménage de rester plus longtemps dans son logement.




Séjour modulable (projet START-Ivry) © Avec l’aimable autorisation du propriétaire
Stratégie 4 : la co-résidence
Le logement partagé est souvent associé aux étudiants ou à des situations temporaires. Pourtant, lorsqu’il est bien conçu, il peut répondre à l’augmentation du nombre de ménages d’une personne. En 2012, nous avons développé une typologie que nous appelons la co-résidence : chaque résident dispose d’une chambre privative et d’une salle de bains attenante, tandis que la cuisine, le séjour et la salle à manger sont partagés. Elle peut accueillir de trois à six résidents. Comparée à six logements indépendants, une co-résidence pour six personnes peut réduire jusqu’à 45 % la surface construite et la consommation énergétique. Elle crée aussi des liens sociaux et de l’entraide, essentiels pour de nombreuses personnes vivant seules. Contrairement au coliving, avec son caractère hôtelier, elle fonctionne à l’échelle intime du logement.

Stratégie 5 : la typologie PLUS
Les logements sont généralement classés selon le nombre de pièces principales – T2, T3, T4… Pourtant, de nombreux ménages se situent entre deux de ces catégories : familles monoparentales, parents séparés en garde alternée ou personnes travaillant à domicile. Ils peuvent avoir besoin de davantage d’espace, mais passer d’un T2 à un T3 implique souvent une surface excessive et donc un coût trop élevé. La typologie PLUS crée une catégorie intermédiaire grâce à une pièce en PLUS : un espace compact, ouvert sur le séjour, doté d’une fenêtre et entièrement équipé. Il est suffisamment grand pour y dormir ou travailler. Si un T2 fait 43 m² et un T3 60 m², un T2 PLUS fait environ 52 m². Quelques mètres carrés bien conçus peuvent ainsi éviter d’avoir à en construire beaucoup plus.



Stratégie 6 : les logements compacts
De nombreux ménages d’une personne peinent à accéder à un logement abordable, notamment en raison de la réticence à réduire la taille des logements malgré la croissance rapide des petits ménages. Un logement compact peut offrir une excellente qualité de vie, à condition d’être soigneusement conçu. Des plans très optimisés, où portes, fenêtres et radiateurs sont positionnés avec précision afin de faciliter l’aménagement, ainsi que des plafonds plus hauts permettant des mezzanines, peuvent réduire de 25 à 40 % la surface habitable sans compromettre la qualité de vie. Nous concevons également ces logements de manière à ce qu’ils soient regroupables, afin de pouvoir les réunir ultérieurement à des unités voisines si l’évolution démographique le nécessite.

l’espace. Comparé aux configurations B et C, le plan A, mieux conçu, intègre davantage de rangements et de fonctionnalités à surface égale.
À l’inverse de ces deux configurations, le plan D, bien conçu, accueille le mobilier et les usages des configurations B et C sur une emprise au sol réduite
de 25 %, tout en offrant davantage de rangements. Autrement dit, un espace bien conçu permet d’offrir plus avec moins de surface.
Le rôle de la conception – et celui de l’architecte
Ensemble, ces stratégies offrent une autre réponse à la pénurie : un logement bien conçu peut rester adapté plus longtemps et répondre à une plus grande diversité de situations de vie. Nous estimons que des logements adaptables pourraient réduire d’environ 40 % le besoin de construire de nouveaux logements. Le chiffre précis peut être débattu ; le principe, lui, ne l’est pas. Le parc de logements recèle un potentiel considérable encore inexploité. Une mauvaise conception le gaspille. Pourtant, un obstacle structurel empêche une mise en œuvre à grande échelle. Les promoteurs déterminent de plus en plus la conception du logement à travers des typologies standardisées avant que les architectes puissent intervenir de manière significative. Trop souvent, les architectes ne sont appelés qu’à concevoir la façade, une fois le plan déjà fixé. Les plans sont donc optimisés pour l’efficacité à court terme plutôt que pour l’adaptabilité à long terme.
La standardisation et la préfabrication sont présentées comme les principales solutions. Mais construire plus vite des logements mal conçus risque de figer des générations de logements dans des distributions qui deviendront rapidement obsolètes. Résoudre la crise du logement ne consiste pas seulement à construire davantage ou plus rapidement. Il faut aussi redonner à la conception intelligente des plans une place centrale dans la production du logement.
Un nouveau récit pour le logement : centré sur les personnes, pas sur les feuilles Excel
Il nous faut un nouveau récit pour le logement : centré sur les personnes, pas sur les feuilles Excel. Les logements polyvalents et adaptables ne coûtent pas plus cher – à START-Ivry, les coûts de construction s’élevaient à 1 580–1 750 €/m² HT, aux prix de 2019 – et ne nécessitent ni davantage de surface ni de nouvelles méthodes constructives. Ils exigent simplement de l’intelligence là où se joue la vie quotidienne : dans le plan du logement. Comme me l’a demandé un jour un promoteur : « Pourquoi tous ces efforts pour améliorer le logement, Beatriz ? On vend tout – même quand c’est mauvais. » Cette phrase révèle le problème. Concevoir des logements qui s’adaptent aux personnes et réduisent le besoin de nouvelles constructions n’est pas une utopie : c’est réalisable, c’est urgent et c’est une responsabilité collective. Construire des millions de logements mal conçus toujours plus vite, c’est comme produire en série des millions de vestes mal taillées : quel que soit leur nombre, elles ne répondront toujours pas aux besoins de ceux qui les portent, les obligeant à en chercher une autre. »






