Du logement à l’échelle urbaine, de la transformation de l’existant aux nouveaux outils de conception, Vittorio Grassi défend une architecture qui se construit moins autour d’un langage formel que d’une manière de regarder les usages et les lieux. Fondateur de Vittorio Grassi Architects, l’architecte italien revient sur une pratique nourrie par des programmes et des contextes très différents, où l’attention portée à l’habitant, au déjà-là et à l’espace commun accompagne une réflexion plus large sur la responsabilité de l’architecte. Une approche qu’il revendique avant tout à travers les projets.
Architectures CREE – Vous avez beaucoup travaillé sur le logement, notamment à Rome avec des opérations comme Terrazze Talenti. Qu’est-ce qui détermine, pour vous, la qualité d’un espace résidentiel ?
Vittorio Grassi – J’ai beaucoup travaillé sur le logement ces dernières années, particulièrement à Rome, mais aussi à Milan. Chaque ville possède sa propre manière de vivre et appelle des réponses différentes. Lorsque je conçois un logement, j’essaie d’abord de me placer du point de vue de celui qui va l’habiter, plutôt que de celui de l’architecte. Les architectes pensent volontiers en termes de plans, de façades, de volumes ; je commence plutôt par me demander ce que je vais voir depuis ma fenêtre, quelle lumière entrera dans l’appartement, quels espaces permettront des usages que je n’avais pas nécessairement anticipés.
Les appartements conventionnels sont souvent très déterminés : une chambre, un séjour, une cuisine, et finalement assez peu de possibilités d’appropriation. Il faut au contraire laisser une certaine latitude dans la manière d’habiter. À Rome, par exemple, cela passe par de grandes terrasses, suffisamment profondes pour constituer de véritables espaces de vie. Ce n’est pas un luxe ni une signature architecturale : cela correspond simplement à la manière dont on vit dans cette ville. Le projet doit bien sûr répondre au contexte, particulièrement à Rome où le patrimoine est omniprésent, mais pour moi, l’architecture commence par cette relation entre l’intérieur et l’extérieur.


Cette manière d’envisager le logement a-t-elle évolué depuis vos débuts ?
Oui, notamment depuis la pandémie. Les frontières entre les différentes dimensions de la vie sont devenues beaucoup plus poreuses : on travaille davantage chez soi, tandis que les bureaux évoluent à leur tour. Cela modifie nécessairement le logement. Concevoir aujourd’hui un appartement sans balcon ou sans espace extérieur me semblerait très difficile. Ce qui pouvait encore être considéré autrefois comme un supplément est devenu essentiel.
Cette attention portée aux usages se retrouve à une autre échelle dans le masterplan de Cecchignola, à Rome. Comment abordez-vous aujourd’hui votre responsabilité d’architecte lorsque vous intervenez sur la ville ?
Lorsque j’étais plus jeune, j’étais probablement davantage concentré sur le bâtiment lui-même. Aujourd’hui, je pense beaucoup plus au contexte et à une échelle plus large. Nous travaillons notamment sur de nombreux projets publics, souvent issus de concours. Cecchignola, pour le ministère italien de la Défense, a été l’un des premiers concours importants remportés par l’agence. Le projet a mis longtemps à entrer en chantier, mais il a compté dans mon parcours parce qu’il m’a précisément conduit à élargir le regard.
Le projet s’organise autour d’un vaste parc central, avec les bâtiments disposés en périphérie. Nous avons préféré cette organisation à une composition plus hiérarchique, faite d’axes et d’alignements. Tous les logements entretiennent ainsi une relation avec le parc et personne ne possède de jardin privatif : le sol est partagé. Les logements disposent en revanche de grandes terrasses. C’est une manière de fabriquer une communauté à travers l’espace commun.
Cela rejoint une évolution plus générale de nos modes de vie : nous partageons des véhicules, des services, de nombreux usages ; pourquoi ne pas davantage partager aussi notre environnement quotidien ? C’est également pour cette raison que j’aime travailler sur des programmes publics. Ils donnent à l’architecte la possibilité d’agir sur la vie d’un grand nombre de personnes. Je réalise aussi des villas ou des bureaux privés, bien sûr, mais je préfère les projets dont beaucoup de gens peuvent faire l’expérience.

Avec la transformation du siège de Genertel à Trieste, vous vous confrontez cette fois à l’existant. La contrainte peut-elle devenir une forme de liberté ?
On peut certainement trouver de la liberté dans la contrainte. J’aime travailler avec les bâtiments existants et j’aime beaucoup l’idée d’« adaptation ». Dans mes conférences, il m’arrive de faire un parallèle avec la théorie de l’évolution de Darwin : les plantes, les animaux ou les êtres humains peuvent se déplacer pour s’adapter à leur environnement ; un bâtiment, lui, reste en place. Pour survivre, il doit donc être capable de s’adapter. Intervenir sur l’existant est passionnant parce que l’on ne part jamais d’une page blanche. Une conversation s’engage avec le bâtiment : on essaie de comprendre son histoire, ce qu’il peut encore offrir et comment lui donner une deuxième, une troisième ou une quatrième vie. Les contraintes deviennent alors génératrices d’idées. C’est aussi une question de durabilité : conserver et transformer permet d’exploiter au maximum ce qui est déjà là. À Genertel, cette logique a rencontré celle du budget. Nous avons supprimé les revêtements inutiles, mis à nu certains matériaux et laissé les installations techniques apparentes plutôt que de construire des faux plafonds. Certains ont qualifié le résultat d’« industriel chic », mais cette esthétique n’était pas un objectif en soi. Elle est née simultanément de l’économie du projet et de l’histoire du bâtiment, qui avait lui-même une origine industrielle.


@ Diego de Pol
Vous avez récemment travaillé sur plusieurs écoles et évoquez à leur propos la neuroarchitecture. Que recouvre cette notion dans votre pratique ?
Les écoles constituaient un programme assez nouveau pour nous. Nous avons participé il y a quelques années à un vaste concours lancé en Italie pour la construction de nouvelles écoles et en avons remporté deux. Cela nous a obligés à regarder l’architecture depuis un autre point de vue : celui de l’enfant. On repense alors à sa propre école, à ce que l’on y ressentait, à la lumière, aux couleurs, aux espaces que l’on aimait ou non. L’environnement dans lequel un enfant apprend participe à la manière dont il perçoit les lieux et, plus largement, le monde qui l’entoure. C’est à partir de là que nous avons commencé à nous intéresser à la neuroarchitecture. Elle concerne moins la forme ou le style que des phénomènes parfois presque invisibles : la lumière, les ombres, le rythme, le passage d’un espace étroit à un espace plus ample, la manière dont une perspective s’ouvre. Ce qui compte est la sensation produite lorsque l’on habite réellement le bâtiment.
Nos écoles peuvent ainsi paraître relativement simples depuis l’extérieur. À l’intérieur, en revanche, tout est pensé à l’échelle de l’enfant. La lumière naturelle arrive notamment par le haut et les circulations se terminent toujours par une ouverture vers l’extérieur : le regard n’est jamais arrêté au fond d’un couloir, il est prolongé vers le parc ou la végétation. Il s’agit de produire un environnement rassurant et confortable. Lorsque l’on construit pour des enfants, cette responsabilité est particulièrement forte. Je le disais d’ailleurs aux entreprises : construisez comme si vos propres enfants allaient vivre ici.



L’agence travaille dans des contextes très différents. Comment cette diversité géographique agit-elle sur votre architecture ?
Voyager pour travailler est très différent du tourisme. Lorsque vous arrivez quelque part pour un projet, quelqu’un vous attend ; vous rencontrez des architectes, des ingénieurs, des entreprises, des clients. Vous entrez immédiatement dans une réalité locale. Le projet devient presque un prétexte à une série de rencontres qui permettent de comprendre un lieu autrement.
Nous avons travaillé en Sibérie, en Tunisie, en Algérie et aujourd’hui à Riyad. Chaque projet constitue une aventure et, à programme égal, les réponses peuvent être radicalement différentes selon le contexte. C’est d’ailleurs un exercice que je donne à mes étudiants : je leur propose le même programme mais leur demande de l’implanter dans des villes ou des territoires différents. Lorsque nous comparons ensuite les projets, nous voyons à quel point le lieu transforme la réponse architecturale.
Ces contextes impliquent aussi des réglementations, des cultures constructives et des savoir-faire très différents…
C’est pourquoi il est indispensable de construire une relation avec les acteurs locaux. À Yakoutsk, en Sibérie, où nous avions remporté un concours, nous avons rencontré un architecte local, Fedor, avec lequel nous sommes devenus amis. Il m’avait expliqué qu’ici, lorsque l’on part dans la taïga, il faut toujours avoir deux choses : un couteau et un ami. Puis il m’a dit : « Maintenant, tu as un ami. » J’ai compris que cette phrase valait aussi pour l’architecture. On ne peut pas arriver dans un territoire que l’on connaît mal et prétendre tout maîtriser seul.
L’architecture est également confrontée à une transformation rapide de ses outils, notamment avec l’intelligence artificielle. Quelle place prend-elle aujourd’hui dans votre pratique ?
L’intelligence artificielle est entrée très récemment dans notre agence. Je ne suis pas sceptique : j’aime l’innovation et, de toute façon, on n’arrête pas une révolution technologique. Il faut apprendre à travailler avec elle. Son premier intérêt est peut-être de nous redonner du temps pour penser. Certaines tâches que nous accomplissions auparavant peuvent désormais être prises en charge par ces outils. Ce temps peut être consacré à ce qui me semble plus important dans notre métier. Je ne pense pas pour autant que l’architecte puisse être remplacé. L’architecture reste liée au monde physique, au chantier, aux matériaux, à toutes ces situations concrètes et souvent imprévisibles. Je trouve d’ailleurs les erreurs de l’IA particulièrement intéressantes : si je suis capable de reconnaître qu’elle se trompe, cela signifie que je mobilise un savoir ou un jugement qu’elle ne possède pas encore. C’est précisément là que se situe notre valeur. Nos projets sont par ailleurs très différents les uns des autres. Il serait difficile de demander à une IA de produire un bâtiment « dans le style VGA », parce que ce qui relie nos projets n’est pas une forme reconnaissable mais une manière de penser. Reproduire un langage formel est relativement simple ; reproduire un raisonnement l’est beaucoup moins.
Le Bosco della Musica à Milan semble justement condenser votre réflexion sur le rôle de l’architecte face à la ville...
J’aime les concours parce qu’ils permettent de pousser une idée plus loin. Une proposition doit évidemment rester réaliste, mais elle doit aussi être capable d’apporter quelque chose de plus. Pour le Bosco della Musica, notre principe a été de concentrer et de densifier les fonctions dans un même bâtiment afin de libérer le maximum de sol et de créer un parc plus vaste. Le nom même du projet, Bosco, la forêt, impliquait pour nous de donner une véritable place au paysage. Nous avons donc choisi de rassembler les fonctions plutôt que de les disperser. Lorsque l’on intervient à l’échelle de la ville ou du masterplan, il faut saisir cette possibilité d’agir au-delà du bâtiment. L’architecture peut transformer la manière dont les gens vivent un quartier ou utilisent un espace public. Nous avons la responsabilité de penser plus grand que notre propre objet. L’histoire de l’architecture est pleine de bâtiments qui ont transformé les villes. Beaucoup ont d’ailleurs été fortement critiqués à leur apparition : dès que l’architecture produit un véritable changement, elle suscite nécessairement des réactions. Mais lorsqu’elle est juste, elle finit par trouver sa place.
En définitive, est-ce aussi cela qui permet à une architecture de durer : sa capacité à être appropriée ?
Oui. Mais je préfère toujours parler à partir des projets plutôt que de développer une théorie générale. Je ne suis pas très intéressé par la théorie pour elle-même : c’est à travers les projets que je m’exprime.





