04/04/2017

L’exposition Vers l’immédiate étrangeté des formes de Jean-Christophe Quinton résume 15 ans de pratique. Elle témoigne d’une démarche de projet radicale et cohérente, qui explore le potentiel phénoménologique des formes.
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CREE – Pourquoi ce projet d’exposition maintenant ?
Jean-Christophe Quinton : Ce que j’ai cherché à partager dans cette exposition, c’est une culture de projet. Ma première préoccupation n’était pas de prendre les projets un par un, mais de raconter ce qu’il y avait entre. La culture de projet sert à définir ce terrain dans lequel on va pouvoir agir. Pour réussir à la construire, à en dessiner les contours, et à affirmer mes engagements, il m’a fallu du temps. Et même des années pour développer trois convictions très simple : je pense qu’on peut renouveler l’architecture en utilisant ses ressources propres ; je pense que l’architecture doit être une expérience immédiate, pas cérébrale ni discursive ; je pense que l’architecture doit soulager la complexité des situations dans lesquelles on est. Les formes qui en résultent sont la source d’une expérience directe de l’étrangeté en architecture. Pour autant, je ne suis pas idéologue. Je ne pense pas tenir la vérité absolue. Mais j’ai envie d’explorer l’architecture d’une seule façon, non pas par rejet par rapport à d’autres stratégies, mais pour développer une coloration spécifique de l’architecture.
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Dans l’exposition, vous mettez en relation les corps architecturaux. D’une part, des dessins encadrés et des présentoirs à l’allure luxueuse ; d’autre part, un objet pyramidal en linteau de bois. Comment avez-vous pensé la scénographie ?
La représentation des projets suit littéralement les conditions et ressources de leur conception. Pour chaque projet, un schéma explicite le dispositif géométrique mis en place. Un plan éclaté rend compte de la relation entre la figure et l’usage (fonction et mesure). Une photo de maquette dans le site narre la grande relation de la figure et de l’environnement. Les photos démultipliées de détails des maquettes évoquent l’écriture du projet, champ dans lequel se rejoignent la matérialité et la construction. Un plan bleu détaille la pièce, cellule originelle du projet. Une axonométrie décrit la figure d’espace qu’organise le projet en mettant en relation la pièce et l’édifice. Un dessin filaire tout-en-un assemble coupe, plan et axonométrie et rend compte de l’étrangeté formelle du projet. Enfin, en s’éloignant de la culture de projet de l’architecte, la parole d’un poète évoque l’expérience immédiate de l’architecture.
Le grand socle principal, sorte de ziggourat, était au départ pensé de couleur blanche. Or, il m’évoquait un podium pour exposer des chaussures de luxe. Il m’a fallu trouver un équilibre. On l’a finalement construit comme on aurait fait un projet d’architecture, c’est à dire comme une maquette, qui en porte d’autres, son seul objectif étant de mettre en relation les choses. Toutes nos maquettes sont imparfaites. Elles sont réalisées à l’agence, pliées, colées, déchirées. Ce sont des test pour sentir si nous sommes sur la bonne voie ou non, si nous avons pris les bonnes décisions. La maquette a une puissance inouïe parce qu’elle dépasse les a priori. Elle permet de voir si l’on s’est menti à soi même, de trouver des imprévus ou des qualités qui peuvent émerger. On a finalement fait cette structure comme on a fait le reste.
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Formes et représentations constituent un ensemble cohérent. Comment fabrique-t-on ces correspondances ?  
A l’agence, on partage une culture de projet. Les petites maquettes que vous avez au début de l’exposition, ce sont des exercices. Tout architecte qui arrive à l’agence doit faire une réduction d’un de nos projets. Que reste-t-il du projet ? Quelle est son essence ? Quelque part, cela oblige à aller vers la culture de l’agence, et à mettre en forme, d’être avec la forme, mon objectif étant de réhabiliter la forme. Je crois que la forme n’est pas le formalisme mais qu’elle soulage des problèmes. Les grands architectes que j’adore, notamment Louis Kahn, ont eu un rapport très immédiat à la forme. Grace à elle, on crée de la qualité, on revendique la présence, pas la disparition ni l’intégration. C’est dans cette perspective que je refuse, d’un côté, ce débat esthétique qui enferme les architectes dans un rôle de plasticien, les réduisant à des « compositeurs formels ». Et de l’autre, je refuse de condamner la forme tant que je crois qu’il est possible de la réhabiliter, de lui faire confiance pour qu’elle puisse jouer ce rôle essentiel : celui de soulager la complexité.
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A côté de la beauté des éléments graphiques et visuels de projets, la poésie prend une part importante. Pourquoi ?
Je ne crois pas que les architectes soient les mieux placés pour parler de leur projet et de l’expérience la plus forte et la plus intime avec l’architecture. Je me souviens de la fois où je suis descendu dans le mémorial de la déportation sur l’Île de la Cité. Les murs sont rugueux, le silence d’un seul coup s’impose, le bruit de la ville s’éteint, l’étroitesse laisse place à la dilatation spatiale. L’effet est dramatique, très intense. Tout ça, c’est l’architecture qui l’organise. Je crois que l’étrangeté qu’il y a dans la poésie rend mieux compte d’une expérience sensorielle que l’explication synthétique et discursive de l’architecte. Le projet est là, il se manifeste à nous. Nous sommes en architecture. jean-christophe-quinton-vers-limmediate-etrangete-des-formesjean-christophe-quinton-vers-limmediate-etrangete-des-formes
Peu de maquettes parmi celles présentées dans l’exposition se sont concrétisées par une réalisation, mais elles forment un corpus homogène. Peut-on considérer que vous êtes un architecte projeteur plutôt qu’un architecte constructeur ?
Je ne fais pas cette distinction là, je considère que toutes les stratégies qu’on développe le sont pour donner corps à l’architecture et pour la faire exister. Pendant des années, ce qui nous intéressait était la possibilité de constituer une expérience, une architecture qu’on a envie de défendre. Ce n’est pas du tout s’éloigner de la construction, mais assumer un regard sur l’architecture en espérant que dans le temps on arrivera à convaincre. On a traversé 10 ans difficile où on a peu construit. On doit être à 150 projets dessinés pour seulement une dizaine de bâti. Pour nous, ca change maintenant, avec 7 PRO en cours. L’inflexion a eu lieu il y a un an. Je pense qu’il faut des années pour lancer une agence. Mais quelque part, j’ai toujours fait ce pari là. Je suis plus intéressé par dire que la spécificité d’un projet dans une situation complexe amène à défendre l’architecture de façon spécifique.
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A l’occasion de l’exposition, vous publiez un catalogue de vos projets, mais aussi Orson Voyage, un livre pour enfant. Pourquoi cette publication ?
Quand on aime l’architecture, on a envie de la partager, pas seulement avec ceux qui sont convaincus, mais surtout avec ceux qu’il faut convaincre. Quand je vois que l’architecture est déterminante pour l’ensemble de la société, et que personne n’en a vraiment conscience, je me dis qu’il faut commencer très tôt. Il est nécessaire de mettre en relation les enfants avec l’architecture. Non pas naturellement, puisqu’ils sont en relation direct et permanente avec elle, mais en faire un acte volontaire. Il faut leur offrir un terrain dans lequel ils peuvent rentrer et avoir une relation immédiate avec un peu d’architecture contemporaine. Orson Voyage, c’est l’idée qu’on n’explique pas l’architecture mais qu’on se porte avec elle, immédiatement, directement, que ça se manifeste sans avoir à en donner d’explication. Le dessin noir et blanc, qui reprend une esthétique de l’agence, peut faire de ce livre un objet précieux, mais aussi inviter au coloriage, de la même manière que l’architecture est à appréhender, à conquérir.
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L’exposition fait état d’une culture de projet. Vous êtes également enseignant, comment envisagez-vous la transmission de celle-ci à vos étudiants ?
Il faut savoir quel enseignant on veut être. Je plaide pour des écoles dans lesquelles chaque enseignant vient partager sa culture de projet, sans que l’on devienne des « gourous ». Pour cela, les écoles doivent permettre aux étudiants de constituer leur propre paysage académique en assemblant des cultures de projet diverses.
 
Enfin, depuis 2015, vous êtes directeur de l’ENSA de Versailles. Comment exercez-vous cette nouvelle fonction ?
J’ai été pendant presque 15 ans enseignant, car je suis convaincu que pas à pas, les petits projets et prises de position peuvent amener un peu de qualité, et qu’on peut y contribuer. S’il est difficile d’atteindre les personnes, il est évident qu’il faut former les jeunes architectes pour qu’ils s’engagent à défendre l’architecture. A un moment donné, être à l’agence ne suffit pas. Je suis convaincu que l’enseignement est un corollaire de la fonction d’architecte. La direction de l’école en est la continuité. L’enseignement a besoin d’une assise, d’un projet d’établissement qui lui soit favorable, qui lui permette d’être divers. Devenir directeur, c’est porter un projet qui pose des conditions pour donner les moyens aux enseignants de s’immerger encore plus pleinement.
Evidemment, on n’échappe pas à ce qu’on est. Si on a transformé l’école d’un point de vue administratif, cette transformation a des conséquences spatiales. Quand je parle de pédagogie et que je me dis qu’il faut offrir à tous les enseignants la possibilité de faire de la prospective à grande échelle, il faut déjà les espaces pour le faire. Dans cette école qui est cloisonnée, segmentée, satellisée, il faut rendre l’ensemble poreux ; mettre en relation l’administration, les professeurs, les chercheurs, les étudiants. L’architecture doit mettre en relation les corps.

Propos recueillis par Amélie Luquain

 
 
Vers l’immédiate étrangeté des formes, ouvrage paru à l’occasion de l’exposition à la galerie d’architecture, Paris 4e
Édité par Jean-Christophe Quinton, architecte, mars 2017, 45€
ISBN 978-2-7466-9951-9
 
Orson Voyage, dessins Jean-Christophe Quinton, dessins personnages André-Louis Quinton, textes Florent Schwartz. Design graphique : Studio Otamendi
Éditeurs Black White Rainbow productions, mars 2017, 20€
ISBN 978-2-9601998-1-9