07/06/2016

Événement de portée mondiale, la Biennale d’architecture 2016 promet de fixer un nouveau cap pour la discipline. A Venise, l’architecte devrait endosser un nouveau costume de héros – à moins qu’il ne revienne de la Cité des Doges paré des oripeaux du médiateur social.

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Extrait d’un film présenté à l’exposition Fair Building, organisée par le pavillon Polonais

Il y aura un avant et un après, aurait déclaré Alejandro Aravena à propos de cette quinzième biennale d’architecture, dont il assure la direction. Si une biennale réussie divise et crée le débat, à l’instar de La présence du passé, en 1980, dirigée par Paolo Portoghesi, l’édition 2016 a sûrement atteint son but. Le passage du Fondamental à l’Elemental — la biennale pilotée par Koolhaas en 2014 et l’agence du commissaire de 2016 — partage les architectes. Agacés par Rem, accusé d’être l’organisateur d’une foire aux matériaux qui ne montrait pas assez d’édifices à leur goût, ils sont souvent enthousiastes ou – plus rarement – dubitatifs devant la volonté du commissaire de valoriser les architectes engagés socialement. Aravena invitait ses confrères à communiquer leurs « Nouvelles du front », suivant un mot d’ordre belliqueux faisant de l’architecte un soldat et de l’architecture un combat, métaphore porteuse depuis sa cristallisation dans le film de King Vidor, le Rebelle, sorti en 1949. Sus à l’adversaire, donc, mais lequel ? Notre ennemi n’est pas la finance, c’est l’architecte corporate, expliqua Aravena pendant la conférence de presse d’ouverture, indiquant immédiatement où diriger le tir — ou pas. Les deux sont-ils aussi facilement dissociables que l’eau et l’huile ? Rien qu’en France, une partie non négligeable de la production bâtie est déjà un produit financier : ce ne sont pas seulement les zones d’activités, le parc tertiaire, mais aussi les EHPAD, les logements défiscalisés ; encore ne parle-t-on pas de classique spéculation immobilière. L’engagement social est-il possible dans ce contexte ? Tous les problèmes sociaux peuvent-ils être résolus par l’architecte sans engager les cadres politiques de la société ? Suffit-il aux architectes d’arrêter de faire des gratte-ciels, suivant une injonction du commissaire qui frôle la caricature, pour devenir « sociaux » ? Autant de questions ouvertes au débat par cette biennale qui pourrait nourrir les années à venir, auquel on ne répondra pas à Venise. Aravena a voulu déployer une exposition en forme de preuve, fournir une « boîte à outils » censée donner des pistes à tous les architectes impatients de mettre plus de sens dans leur pratique, une foule nombreuse, il faut le dire.
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Voute de l’Aérodrone conçu par Lord Norman Foster et l’EPFL © onamias

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Back in USSR – le pavillon russe expose les ornements créés par le VDNKh (Exposition des réalisations de l’économie nationale), entre les années 30 et 50. L’organisme existe toujours. © onamias

 

À l’Est rien de nouveau

Beaucoup venaient à la Biennale dans l’attente de grandes découvertes. Espoirs déçus. Dans la corderie de l’Arsenale ou aux Giardini, pavillons pilotés par Aravena, les Nouvelles du front ne sont pas des plus fraîches. L’appel des 80 exposés suggère que la troupe attend la releve depuis un certain temps. Ayant appris sa nomination en octobre pour un évènement ouvrant fin mai, il faut bien reconnaître qu’Aravena eu très peu de temps pour préparer une manifestation de cette ampleur, et, qu’en guise d’urgence, a d’abord dû faire face à celle de remplir une surface d’exposition considérable. Ce qui explique sans doute une sélection un peu convenue, qui vire carrément au disparate dans le pavillon des Giardini, où l’on a fait feu de tout bois quitte à s’affranchir du thème — que vient faire ici le travail, très beau au demeurant, de l’architecte Renato Rizzi ? Les exemples oscillent entre l’historique — Neubau qui nous raconte les projets construits ou imaginés en Allemagne de l’Ouest pour accueillir les populations quittant la RDA, l’artistique — Marte et Marte, engluant leurs œuvres dans des blocs de béton énigmatique — la technique ou plutôt son spectacle. Transsolar darde de rayons lumineux une salle de l’Arsenale avec une simulation du dôme coiffant le Louvre de Nouvel à Abou Dabi. C’est spectaculaire, impressionnant même, mais rien de plus qu’une belle scénographie dont on peine à percevoir le contenu social, même avec trois escabeaux plantés autour. Coté participants, on trouve d’abord les vétérans — les Pritzker Wang Shu, Bijoy Jain, Peter Zumthor, Kengo Kuma, les pas encore Pritzker — roi du bambou guada Simon Velez ou Anna Heringer — des architectes très honorables dont on attend certes beaucoup, mais qui ne constituent pas vraiment une découverte, ni forcément du social, Velez avouant à son grand regret ne construire que pour les plus fortunés. Censés incarner la volonté de renouveau d’un jury Pritzker en rupture avec les architectures dispendieuses qu’il a longtemps promues, ces lauréats partagent avec leurs prédécesseurs une caractéristique fondamentale : celle d’avoir un statut d’auteur intouchable leur autorisant des mises en œuvre qui seraient immédiatement refusées à des architectes lambda. L’exposition officielle de la Biennale dresse le club des pratiques exemplaires pour les années à venir, imaginé par des starchitectes responsables, conjointement à quelques Pritzker old school, présents via leur bureau d’études comme Nouvel, recyclant leur exposition à l’instar de Piano, ou, comme son comparse Rogers, recyclant de vieux projets, Ando, qui nous présente la fondation Pinault, projet social s’il en est…

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Dans les Giardini, la voute de brique réalisée par les paraguayens de Gabinete de Arquitectura, deuxième lion d’or de cette biennale © onamias

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Stanley Siu (sur la photo) proposait un confessionnal recueillant les péchés des architectes. Pavillon de l’Institut des architectes de Hong Kong – Stratagems in architecture © onamias

 

À l’école de la Biennale

Dernier Pritzker du lot, Foster propose un aéroport de drones, un projet pour l’Afrique réalisé avec l’EPFL et L’ETHZ. De manière plus discrète, l’exposition présente plusieurs écoles, et consacre l’EPFL (École polytechnique fédérale de Lausanne) et surtout l’EPFZ ou ETHZ (l’École poytechnique fédérale de Zurich ou Eidgenössische Technische Hochschule Zürich). Harvard a réussi à placer sa recherche sur la Kumbh Mela, mais ce sont surtout les contenus créés par les deux grandes écoles suisses qui parsèment les deux pavillons d’exposition de la biennale. Dans l’Arsenale, la voûte de pierre du Block Research group de l’ETHZ, sa deuxième intervention sur le site après celle citée plus haut, dans les jardins une recherche d’Herz sur les villes de réfugiés sahraouis, réalisé en collaboration avec le Studio Basel de l’ETHZ, Kerez et son Learning from favelas, recherche en cours à l’ETHZ depuis 2012, ou encore la très intéressante Legislating architecture, dérivée d’une exposition présentée en avril dernier… à l’ETHZ bien sûr ! Si l’on ajoute que l’on retrouve l’EPFL à l’île de la Certosa, ponctuellement dans le pavillon de l’Égypte, que l’exposition sur le musée de Sarajevo est aussi le fruit d’un travail réalisé par l’ETHZ, sans parler des architectes activement promus par l’EPFL, comme Simon Velez, défendu par Pierre Frey, qui lui a consacré une exposition et une monographie, on en vient à penser que ces deux écoles pourraient presque conduire la prochaine biennale. Ce n’est pas la seule présence helvète, puisque nous revient du diable Vauvert Luigi Snozzi, et son séminaire de Monte Carasso, village où le développement urbain est piloté par sept règles, dont la dernière prévoit l’annulation de toutes les autres si le projet le justifie !

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Le pavillon de Singapour réfléchissait sur les intérieurs des appartements de la Cité-État : standardisés dehors, multiples en leur sein © onamias

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Lightscapes, installation de Transsolar et Anna Thierfelder © onamias

 

Foisonnement

Restent dans l’Arsenale et le pavillon un grand nombre d’exposants d’autres écoles ou indépendants de ces institutions, ce qui réserve des surprises, telle Matrex, de Boris Bernaskoni. Le jeune architecte russe proche de Medvedev, déjà exposé à la Biennale en 2008, nous revient avec une tour combinant un symbole de pouvoir et de commerce, la pyramide, avec le mystère de la matriochka. Qashqai, Porsche Cayenne et autre Audi T5 stationnent dans le garage de la maquette : l’activisme oligarque, sans doute. Non que l’on s’étonne de retrouver un architecte, d’où qu’il vienne, dans la proximité du pouvoir, quel qu’il soit. On aurait néanmoins espéré voir remonter du front quelques maquisards et résistants aux visages burinés… Les explications accompagnant les projets auraient souvent gagné à être plus larges, quitte à freiner les visiteurs arpentant des sites déjà très riches. On s’en rend compte lorsque l’on approche la bibliothèque d’Espagne, à Medellín. Le projet s’inscrit dans une politique plus large de récupération des quartiers informels sous l’impulsion de l’ancien maire Sergio Fajardo, et s’accompagnait de la mise en place de réseau de transport par câbles. Il aurait été intéressant de mentionner la logique globale, plutôt que de se focaliser sur un bâtiment fermé pour malfaçon depuis 2014. La responsabilité de l’architecte n’est pas en cause, mais cela jette une ombre sur l’exemplarité du propos. On finit la visite sur une pièce énigmatique : sorte de maison de poupée — une tendance — en papier, déclinant la variété du logement d’une Bucarest en mutation, par l’agence ANDBA.

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L’entrée de la Corderie, à l’Arsenale, aménagée avec les plaques de plâtres récupérées de la Biennale précédente. © onamias

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Portant sur « l’inachevé », le pavillon espagnol a remporté le Lion d’or 2016. Les cimaises sont réalisés en ossatures pour plaques de plâtres, et se soulèvent comme des cintres de théâtre pour dégager la salle principale lors de conférences © Juan Rodríguez

 

La rumeur du monde

Dans les pavillons officiels comme dans les pavillons nationaux, la rumeur du monde arrive plus ou moins atténuée. Regrettons l’absence de l’Inde, en particulier, et des pays composant l’ex-perle de l’Empire britannique, ensemble de 1,7 milliard d’habitants, dont les nouvelles se résument à quelques télégrammes — Bijoy Jain, ou le Rock Garden, un projet commencé par Nek Chand Saini en 1957… Les plus polémiques sont assurément le pavillon allemand, qui a cassé ses murs en signe d’accueil aux réfugiés : un point de vue radical sur un problème qu’on a choisi de ne pas évoquer en face, dans le pavillon français. Plus discret mais également assez radical, le Canada a condamné l’accès à son pavillon par les sacs de résidus produits par l’extraction minière, rappelant que ce grand pays peu peuplé s’est construit autour de l’exploitation des matières premières. Restée dans les mémoires françaises sous les traits caricaturaux de son plombier national, la Pologne rend un hommage mérité aux ouvriers de chantiers, grands oubliés filmés en action par une caméra subjective façon FPS (First player Shooter) des jeux vidéo. Intitulé Fair building, le pavillon s’interroge sur la répartition des sommes allouées à la construction — un propos politique et subversif. Le pavillon slovaque s’interroge sur le futur que pourra avoir son patrimoine communiste, représenté par une maquette de la galerie d’art de Bratislava en version treillis à souder. À proximité les Russes n’ont pas autant de doutes et glorifient leur passé soviétique, plus précisément l’art réaliste accompagnant la construction en vigueur jusqu’à la mort de Joseph Staline, produit d’un organisme — le VDNH — toujours existant. Le propos semble ironique, mais il n’y a sans doute aucun second degré dans cette réhabilitation de l’architectus stalinicus, orchestrée par l’architecte en chef de Moscou, Sergey Kuznetsov, chargé de l’octroi des permis dans toute la capitale russe.

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Pavillon Français

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Le Vara Pavillon des architectes chiliens Pezo Von Ellrichshausen est dimensionné sur l’unité de mesure utilisée pour la construction des villes coloniales d’Amérique du sud © Pezo Von Ellrichshausen, courtesy Solo Galerie.

 

Prophéties italiennes

On se souvient qu’en 2014, Koolhaas exposait dans la corderie non des matériaux de construction mais un pays entier, l’Italie, perçue comme une sorte de laboratoire du pire, dressant l’inventaire des maux et des potentiels d’une nation en crise, sombre précurseur des mutations à venir dans les autres pays. Ce précédent incite à visiter le pavillon italien à l’aune de cette sombre prophétie. Deux ans après, le pays offre-t-il encore une vision nette de l’état de l’architecture ? Les commissaires ont joué le jeu, présentant 25 projets en phase avec le ton général donné au thème de l’architecture sociale par cette 15e biennale. Des petits projets, voire des projets mobiles, sorte de food trucks humanitaires palliant divers degrés d’effondrement de l’État conçu par les frères misères d’Archigram. Du Street art à Rome pour réhabiliter un quartier de logement, l’initiative des habitants pour faire revivre un centre historique détruit d’un village de Sicile, sous la houlette de l’agence LAPS, basée à Paris. Filmant le bien-être obligatoire d’habitants conquis, les vidéos ruinent les projets présentés, qui semblent inclus dans la stratégie de communication d’une fondation d’entreprise. Le message qui se dégage de l’ensemble est celui d’une architecture qui doit s’exercer à la marge, dans de petits projets loin des flux qui font la majorité de la construction. Dans cette configuration, la construction est réduite au bricolage et au DIY, l’architecte « ordinaire » sommé de s’occuper des petites choses devenant plus un médiateur social qu’un professionnel formé héritant des savoir-faire d’une discipline. Nul doute que ces projets portent de nouvelles richesses, ainsi que le suggèrent les pavillons français ou chinois. Mais est-ce être vraiment social que d’exercer si partiellement sa discipline que l’on peut imaginer à terme le remplacement de l’architecte par un médiateur doté de quelques rudiments d’architecture ? Est-ce être politique que de n’agir que sur les marges que l’on veut bien vous assigner ? Est-ce être humaniste que de fermer toutes passerelles avec les disciplines pouvant orienter le développement futur des villes, à l’instar de l’urbanisme, au moins, à défaut de mentionner la géographie ou d’autres sciences humaines vouées aux gémonies ? La question ne vaut pas que pour nos cousins transalpins. Elle annonce un futur inquiétant pour l’architecture, mais ne semble pas alarmer outre mesure les visiteurs de cette quinzième biennale, qui ne voient pas le renoncement en embuscade derrière l’engagement. Parti la fleur au fusil pour la bonne cause, l’architecte monté au front parait prêt pour le sacrifice ultime ! Vous m’en direz des nouvelles !

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Les deux nations issues de la Tchecoslovaquie se partagent le pavillon en alternance. Pour cette édition, c’était au tour de la Slovaquie, qui présentait la galerie nationale de Bratislava, patrimoine de l’ère communiste aujourd’hui très dégradé, conçu par l’architecte Vladimir Dedecek en 1963 © onamias

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Pavillon de l’Uruguay. Durant les deux journées d’ouverture, les visiteurs étaient invités à apporter des objets chapardés dans les autres pavillons. Ils recevaient en échange un peu de terre extraite d’un trou creusé au centre de la pièce principale, excavation domestique qui tiendra lieu d’exposition pour le restant de la Biennale. © onamias

 

Olivier Namias

 
Retrouvez une revue complète de la biennale sous la plume de Christophe le Gac dans le numéro 376 d’Architectures CREE
A voir aussi : Nouvelles du front, nouvelles richesses
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