02/11/2017

Qui aurait cru, 132 ans après la publication du Germinal d’Emile Zola, que les noirs corons puissent un jour devenir patrimoine ? Frappé de plein fouet par la désindustrialisation, le bassin minier du Nord est en pleine revitalisation. Si le Louvre-Lens de Sanaa constitue une opération phare, c’est aujourd’hui à 25km à l’ouest que les petites maisons rouges de la Cité des Électriciens de Bruay-la-Buissière font peau neuve. En décembre, centres d’interprétation, résidences d’artistes et gîtes d’étapes conçus par Philippe Prost consacreront la mue de cet ancien coron.

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Cité des Electriciens – Bruay-La-Buissière Philippe Prost, architecte / AAPP © adagp – 2017 © Aitor ORTIZ

Archétype de la cité minière du XIXe siècle, la Cité des Electriciens de Bruay-la-Buissière, dans le Nord-Pas-de-Calais, appelée ainsi en référence aux noms de ses rues, est construite par la compagnie des mines entre 1856 et 1861.Témoignage de l’habitat des familles de mineurs, ces 37 logements sont nés d’une révolution industrielle qui a radicalement bousculé le paysage existant. « L’implantation de la mine a urbanisé des secteurs agricoles qui ne l’étaient pas, et a transformé durablement le paysage qui a vu apparaitre fosses, chevalets, terrils et cités », précise Isabelle Mauchin, responsable de la Cité des Électriciens au sein de la Communauté d’agglomération. Fleuron et fierté des habitants, la mine reste aussi un traumatisme, la fermeture des puits entrainant la récession économique. Sur les 120 km de long et 12 km de large du bassin minier du Nord-Pas-de-Calais, les séquelles liées à trois cents ans d’activité restent palpables et lisibles sur le territoire. Ses constructions sont le marqueur d’une mémoire douloureuse. De ce patrimoine en déshérence,  faut-il conserver les ensembles de vilains et communs corons ? Les habitants, dans une situation sociale difficile, ont longtemps eux la volonté d’effacer cette page. Mais en 2007, le tournage de quelques scènes de Bienvenue chez les Ch’tis rend la cité populaire. En 2012, le classement au patrimoine mondial de l’UNESCO du bassin minier du Nord-Pas-de-Calais achève de changer la donne. La Cité des Électriciens, un des plus ancien coron des Hauts de France, fait partie des cinq cités-pilotes labélisées au titre de « Paysage culturel évolutif vivant ». Ce classement implique que le territoire ne sera pas mis sous cloche, ni figé ni muséifié, mais qu’il sera nécessaire de l’accompagner dans sa mutation. Cette même année 2012, la Communauté d’agglomération de Bruay-Béthune lance une consultation pour la réhabilitation du site, remportée en 2013 par l’atelier d’architecture Philippe Prost. En préservant l’existant et en lui affectant de nouveaux usages, le projet de l’architecte conserve et adapte ce patrimoine ordinaire, que les acteurs locaux qualifient de « monument du quotidien ».

Habiter le patrimoine ordinaire

Ces humbles bâtiments aux abords délaissés et progressivement abandonnés étaient organisés selon un plan masse orthogonale ; cinq longères sont disposées à la perpendiculaire d’un corps central transversal. Ils appellent une affectation en rapport avec leurs identités, à savoir, un équipement muséographique, le centre d’interprétation de l’habitat et du paysage miniers réparti entre deux bâtiments, l’un restauré, l’autre contemporain. Il est assorti de résidences d’artistes, d’ateliers pédagogiques et de gites d’étapes touristiques, égrenés dans les bâtiments existants en fonction de leurs capacités respectives. Aussi, les annexes fragiles que l’on appelle carins – qu’on pourrait assimiler à des abris de jardins – sont restaurées afin d’accueillir de petits lieux insolites comme un espace de restauration, un sauna, etc.
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1 – 1856-1861 : construction de la cité n°2 par la compagnie des mines de Bruay
2- 1880-1890 : construction des carins dans les jardins
3 – 1910 : construction de baraquements pour abriter les ménages réfugiés
4 – 2017 : réhabilitation de la Cité des Electriciens, création du centre d’interprétation du paysage et de l’habitat minier

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Cité des Electriciens – Bruay-La-Buissière Philippe Prost, architecte / AAPP © adagp – 2017 © Aitor ORTIZ

La Cité des Électriciens est fondée sur d’anciennes carrières de marnes. Il a donc fallu au préalable consolider le sous-sol afin d’éviter tout risque d’effondrement, une tache ardue puisqu’il n’existait aucun plans des galeries souterraines, explique Philippe Prost.  L’ensemble des espaces extérieurs, pensé avec les paysagistes de l’Atelier FORR, reconstitue le parcellaire des jardins à partir des traces encore visibles. « La trame ancestrale des potagers est exhumée pour redessiner le paysage alentour » attestent-ils. Sur une parcelle faisant parie intégrante de l’histoire du site, puisque située à l’exact emplacement d’un des baraquements construits en 1910 pour l’accueil des réfugiés de la Grande Guerre et démolis cinquante ans plus tard, le centre d’interprétation est logé, pour sa partie paysage, dans une construction neuve. D’expression contemporaine, il reprend le gabarit du corps central ainsi que la partition structurelle de ses murs de refends. La forme iconique du toit à deux pentes est détournée au profit d’un monolithe recouvert d’une carapace de tuile de parement vernissée rouge, posée sur une ossature bois et métal. Les refends transversaux se retrouvent eux sous forme de failles vitrées continues du mur au plafond, scandant l’espace muséographique tout en lui apportant de la lumière naturelle. En bordure de terrain, il cadre des vues d’un coté sur le lointain terril, de l’autre sur la cité elle-même.
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Cité des Electriciens – Bruay-La-Buissière Centre d’interprétation sur l’habitat minier Philippe Prost, architecte / AAPP © adagp – 2017 © Aitor ORTIZ

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Cité des Electriciens – Bruay-La-Buissière Centre d’interprétation sur l’habitat minier Philippe Prost, architecte / AAPP © adagp – 2017 © Aitor ORTIZ

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Cité des Electriciens – Bruay-La-Buissière Centre d’interprétation sur l’habitat minier Philippe Prost, architecte / AAPP © adagp – 2017 © Aitor ORTIZ

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Cité des Electriciens – Bruay-La-Buissière Centre d’interprétation sur l’habitat minier Philippe Prost, architecte / AAPP © adagp – 2017 © Aitor ORTIZ

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Cité des Electriciens – Bruay-La-Buissière Centre d’interprétation sur l’habitat minier Philippe Prost, architecte / AAPP © adagp – 2017 © Aitor ORTIZ

 
Quand aux espaces rénovés, ils adoptent des moyens et des techniques actuelles sur mesure, pour répondre aux exigences base consommation (BBC). L’architecte mêle réflexion technologique et dimension mémorielle. Par exemple, l’apport de la lumière naturelle par les murs nord des habitations est traité par la mise en œuvre de moucharabiehs, un travail sensible sur la géométrie de la brique qui évite de percer et de dénaturer les murs pleins. Autre mesure, l’isolation par l’intérieur, garantissant la préservation de l’apparence architecturale, de la maçonnerie en brique aux menuiseries en bois, toutes équipées d’un châssis à double vitrage sur les percements d’origine. Un raisonnement écologique qui s’articule avec la politique énergétique développée par le Nord-Pas-de-Calais, une région qui cherche à mettre en pratique les théories de la Troisième Révolution Industrielle, fondée sur le couplage des technologies de l’Internet et des énergies nouvelles, défendues par l’économiste américain Jeremy Rifkin, consultant, aujourd’hui, sur ce territoire.
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Cité des Electriciens – Bruay-La-Buissière Philippe Prost, architecte / AAPP © adagp – 2017 © Aitor ORTIZ

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Cité des Electriciens – Bruay-La-Buissière Philippe Prost, architecte / AAPP © adagp – 2017 © Aitor ORTIZ

Amélie Luquain

 
Fiche technique
Réhabilitation et extension de la Cité des Électriciens à Bruay-la-Buissière, 62700, site classé au patrimoine mondial de l’humanité UESCO au titre de « Paysage culturel évolutif », 5ème site remarquable du Bassin Minier du Nord-Pas-de-Calais Programme : Centre d’interprétation de l’habitat et du paysage minier – 4 résidences d’artistes – 4 gîtes – 13 carins : usages variés (exposition, carin frites, chambre, sauna, jeux, poulailler, abri de jardin) – 1 carin mobile Situation : Bruay-la-Buissière sur la route nationale Anatole France, entre ville et terrains agricoles.  Maîtrise d’ouvrage : Communauté d’agglomération Béthune-Bray Architecte mandataire : AAPP – Atelier d’Architecture Philippe Prost Equipe de maîtrise d’œuvre : FORR paysagistes / Verdi ingénierie BET TCE + OPC / TechniCity BET HQE / Du & Ma, scénographie / Catherine Mariette, muséographie / Atelier Villar+Vera, graphisme Calendrier : études de février à novembre 2013 / chantier d’octobre 2014 à septembre 2017 / inauguration décembre 2017 Surfaces : site 14 673 m2 / centre d’interprétation – de l’habitat > réhabilitation 500 m2 – du paysage minier > construction neuve 250 m2 / résidences d’artistes 400 m2 / gîtes 340 m2 / carins 200 mEstimation prévisionnelle travaux : 9,2 M€ HT Mission : Base + EXE + SYN + OPC + Muséographie Prix : 2014 prix du jury au concours d’architecture Bas Carbone EDF / 2016 1er Prix Architecture Bâtiment tertiaire
Courtesy Philippe Prost / Aitor Ortiz