03/11/2016

L’exposition Jean Nouvel, mes meubles d’architectes. Sens et essence est née d’une rencontre : celle de Jean Nouvel et d’Olivier Gabet, directeur du musée des Arts Décoratifs, durant la conception du Louvre à Abu Dhabi. Ensemble, ils évoquent l’idée de réunir pour la première fois la centaine d’objets édités par l’architecte, depuis une série de cinq meubles en aluminium réalisée à l’occasion d’une « carte blanche » du VIA (Valorisation de l’Innovation dans l’Ameublement) en 1987, jusqu’à la collection de meubles en  « cuir ligné » créée pour le Louvre des Émirats. L’occasion pour « l’assassin de revenir sur les lieux de son crime », les salles dédiées aux arts graphiques dont il avait conçu l’aménagement en 1998.

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LAD Line, collection de sièges en cuir conçus pour le Louvre Abu Dhabi, Poltrona Frau, 2016

Manifeste

« Je ne suis pas un designer, mais un architecte qui fait du design », martèle Jean Nouvel. Très rapidement, l’exposition semble s’imposer comme le justificatif d’une pratique, celle de l’architecte qui s’adonne au design. « J’ai toujours considéré les meubles et les objets comme de petites architectures (…) des architectures de poche. Cependant, pour la petite et la grande architecture, l’obsession conceptuelle reste la même : faire du sens et du sensible. Et pourtant c’est vrai, la dimension change tout. Je veux clarifier cette différence pour vous mais aussi pour moi. C’est un sujet sensible, presque tabou, qui, de platitudes en certitudes infondées, encombre souvent les conversations dans les diners en ville… » pose l’architecte dans son texte introductif du catalogue d’exposition Du sens à l’essence.
Pour justifier sa pratique, l’architecte introduit une réponse contextuelle. A la question « que met-on comme meuble, monsieur l’architecte ? », ce dernier se retrouvait toujours devant le même problème : « je concevais des bâtiments dans les années 80 et je me retrouvais devant du mobilier des années 30. J’avais l’impression d’une sorte de collage, de citation qui n’avait rien à faire là. Et je me dis, je vais inventer un système qui va contextualiser le meuble, de façon à ce que je n’ai pas à le redessiner à chaque fois ». Si tant est que le défi soit relevé, il serait intéressant de recenser les bâtiments de l’architecte qui les contiennent.

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Table au kilomètre, table chêne charme, 800×80, édition Gagosian Gallery et Galerie Patrick Seguin, pièce unique, édition spéciale : 3/6, 2011 © Thierry Depagne

Une deuxième réponse serait celle de la transposition d’obsession architecturale à l’objet. L’architecte considère les meubles comme des petites architectures, établissant des correspondances entre ceux qu’ils nomment « architecture mobilière » et « architecture immobilière », à tel point que certains de ces mobiliers semblent résulter d’un système constructif : « J’ai rêvé de cette table… ce n’est pas une table normale… Elle est construite comme un pont, avec un système de précontrainte et des pièces métalliques en tension cachées à l’intérieur… Si vous appuyez très fort sur la table, elle vibre un peu, mais très peu. On peut sauter, on peut danser dessus… La table au kilomètre pourrait battre des records de longueur … Elle se construit par assemblage de traverses de bois massif d’essences différentes, du chêne et du charme, avec, invisible dans son épaisseur, le secret de son principe constructif… » explique-t-il à propos de la Table au kilomètre (édition Gagosian Gallery et Galerie Patrick Seguin, 2011).
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Graduate, étagère, Edition Molteni, 2003

 
 

Obsessions

Pour Jean Nouvel, seuls les mobiliers d’architectes semblent résister à l’épreuve des années, les designers étant sujet aux tendances : « L’histoire l’a déjà prouvé. La démarche architecturale par rapport au meuble est souvent celle qui passe le plus facilement les étapes du temps, qui marque de façon beaucoup plus nette cette temporalité et l’histoire de l’architecture. Ce sont souvent des déclinaisons ou des réinterprétations de grands thèmes qui ont obsédé les architectes, qui les ont amené à faire de l’architecture mobilière, via des correspondances entre l’architecture mobilière et immobilière » précise-t-il.
Les obsessions de Nouvel ont déjà été approchées en architecture. D’une part, l’élémentarité. Nouvel – qui en 1995 créé la société Jean Nouvel Design – va jusqu’à parler « d’anti-design », s’emparant des typologies déjà existantes, réfutant le meuble « bavard », trop conceptuel, au profit d’un vocabulaire minimaliste. Une obsession qui vire à la stratégie, selon Olivier Gabet : « s’il existe une méthode Nouvel à l’aune de l’objet et du design, elle est itérative et progressive. On commence quelque chose puis on y revient, on le laisse on le reprend, on y travail et on le simplifie toujours jusqu’à atteindre le degré 0 ». En témoigne la gamme Élémentaires (Matteo Grassi, 1991) à la poursuite de l’archétype du fauteuil, hors du temps et des styles.
 

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Li-Da, table chinoise bicolore, laque Daquacryl, Roche Bobois, 2016

Autre préoccupation majeure, la lumière : « Je me souviens d’émotions profondes, liées au fait de me promener dans les musées le soir, quand n’y a plus personnes, quand les lumières sont baissées… Et je trouve que dans le musée, comme dans la ville aujourd’hui, on est dans l’époque de la sur-lumière. » Rien d’étonnant à ce que l’architecte se livre à quelques exercices d’illuminations au sein de l’exposition, sous-exposant par ici, sur-exposant par là, révélant la poésie des objets mis en abyme avec les collections des Arts Décoratifs.
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Les arts décoratifs, exposition : « Jean Nouvel, mes meubles d’architectes. Sens et essence », 2016 © Luc Boegly

Pour Nouvel, les meubles doivent être compris au travers de l’espace qui les entoure : « Les triptyques et miroirs sur lesquels je travaille sont pour moi une façon de relire l’espace, le basculer et effectivement de capter ce qu’il y a dans le miroir. Le miroir est moins  intéressant que ce qu’il reflète, bien souvent. Le triptyque permet de multiplier la même image, de choisir les angles en fonction de l’endroit où l’on rentre, de l’endroit où l’on vit, et de ramener à soi des angles inattendus, ou des lumières » précise Jean Nouvel. D’où la nécessité pour lui de créer des interférences avec les collections Moyen Age, Renaissance, XVIIe et XVIIe siècle. De facto, la sensation d’infini de la Table au kilomètre veut faire écho aux retables et aux Pietà de la collection du musée, tandis que les tapis de marbre (286 millions d’années, édition Citco, 2016) cherchent à entrer en résonnance avec les intagli de la Renaissance italienne. Un tout qui donne à l’exposition des airs de rêverie romantique (surlignés par les abus de point de suspension dans les cartels).
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Les arts décoratifs, exposition : « Jean Nouvel, mes meubles d’architectes. Sens et essence », 2016 © Luc Boegly

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146 millions d’années, tapis de marbre, édition Citco, pièces uniques, 2016

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Les arts décoratifs, exposition : « Jean Nouvel, mes meubles d’architectes. Sens et essence », 2016 © Luc Boegly

Les meubles de Jean Nouvel semblent s’imposer là comme des pistes de réflexions architecturales, réinterrogeant des potentiels projectuels à la petite échelle. « Je crois toujours à l’éternelle qualité qui doit être liée à une dimension artistique et l’architecture est un art ; c’est la dimension de l’interrogation, du mystère, de la profondeur. Une œuvre d’art, on n’en fait jamais le tour, on est en permanence dans l’interrogation. Je cherche ce niveau interrogatif, avec mes petits moyens pour faire des petits meubles », pourrait conclure le concepteur.
 

Amélie Luquain

 
Jean Nouvel, mes meubles d’architectes. Sens et essence aux Arts Décoratifs de Paris du 27 octobre au 12 février 2017.
Courtesy Les Arts Décoratifs