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Hôpital et fortes chaleurs : AIA Life Designers

Comment concevoir aujourd’hui un hôpital qui devra encore fonctionner dans le climat de 2050 ou 2070 ? Pour AIA Life Designers, la réponse ne se résume ni au « tout climatisation » ni à son refus de principe. Elle engage plus largement le projet architectural : implantation, morphologie, enveloppe, inertie, paysage et capacité du bâtiment à évoluer. Les architectes et directeurs de projets, Laurent Pérusat et Vincent Chaigneau, ainsi que Nicolas Boucher, architecte associé AIA Life Designers, responsable de la filière Santé & Bien-être, confrontent cette réflexion aux nouveaux CHU de Caen et Centre hospitalier Princesse Grace de Monaco, deux projets où la résilience se joue du territoire au détail constructif.

Concevoir un hôpital revient en partie à dessiner pour un avenir que l’on connaît mal. Entre l’expression des premiers besoins, le projet médical, le concours, les études, le chantier et la mise en service, dix à quinze ans peuvent s’écouler. Pendant ce temps, les pratiques de soins changent, les équipements évoluent et le bâtiment devra lui-même traverser plusieurs décennies. Cette temporalité longue est au cœur de la réflexion de l’agence AIA Life Designers, au travers de sa filière Santé & Bien-être. « Nous avons toujours conçu nos projets en intégrant cette valeur du soin issue de notre expérience en santé, pour créer des environnements qui améliorent réellement le bien-être des usagers et des écosystèmes », rappelle Delphine Beji, architecte, Présidente AIA Life Designers.
Une nécessité depuis longtemps inhérente à l’architecture hospitalière, à laquelle s’ajoute désormais l’incertitude climatique. Les températures auxquelles seront confrontés les établissements en 2050 ou 2070 ne sont plus celles qui ont déterminé les référentiels des dernières décennies. AIA Life Designers rassemble ces enjeux sous le terme d’« adaptation intégrale » : faire de l’instabilité climatique une donnée de conception plutôt qu’une contrainte à corriger a posteriori.

Du bâtiment flexible au bâtiment résilient
La flexibilité ne consiste pas à rendre tous les espaces interchangeables. Elle suppose de distinguer ce qui peut évoluer de ce qui doit rester stable. Une cloison ou l’organisation d’un service peuvent être transformées ; une gaine, une circulation structurante ou un réseau lourd beaucoup moins aisément. Trames constructives, hauteurs, distributions et infrastructures techniques constituent ainsi une matrice suffisamment robuste pour absorber des usages futurs. La question climatique procède d’une logique comparable : plutôt que de dimensionner aujourd’hui l’ensemble des installations pour des conditions extrêmes encore incertaines, il s’agit de réduire les besoins à la source tout en ménageant des possibilités d’évolution.

« L’hôpital de 2070 est un établissement qui protège ses patients par sa conception résiliente avant de faire appel à une technologie fragile. C’est une architecture qui réduit ses besoins à la source pour garantir la sécurité vitale, même au coeur de crises systémiques », résume Nicolas Boucher. Ainsi, « La question n’est donc pas Faut-il installer une clim ? mais Est-on capable d’évacuer la chaleur accumulée ? », selon Laurent Rossez, ingénieur, directeur Stratégie & Innovation. Orientation des volumes, compacité, répartition des programmes selon les expositions, protections solaires, inertie, maîtrise des apports internes et ventilation forment dès lors une succession de filtres avant le recours au froid actif.

La démarche concerne aussi la continuité de fonctionnement : un hôpital entièrement dépendant de la climatisation devient particulièrement vulnérable en cas de défaillance des installations ou du réseau électrique. D’où la notion de bâtiment « climatisable ». Les espaces sont conçus pour fonctionner autant que possible grâce aux dispositifs passifs, tout en anticipant les réseaux qui permettront d’augmenter les capacités de refroidissement si le climat futur l’exige. Les blocs opératoires et certains plateaux techniques conservent naturellement leurs exigences spécifiques ; hébergements, consultations, attentes et espaces de repos peuvent relever d’autres dispositifs.

À Caen, l’oasis plutôt que la tour
Cette approche commence avant la façade. « Il faut concevoir l’extérieur et l’intérieur comme un tout. L’architecture ne s’arrête pas au pied du bâtiment. La nature est un levier essentiel. Penser les patios et les pieds de façades comme des éléments de conception bioclimatique permet une baisse de la température, grâce à l’ombre qu’ils diffusent et à l’évapotranspiration des arbres. La pleine terre et les arbres deviennent un régulateur thermique naturel, à fort stockage de carbone. Ils offrent des déambulations extérieures fraîches lors des pics de température. » Nicolas Boucher, architecte, responsable des programmes Santé.

Ombre, évapotranspiration, pleine terre et présence d’arbres agissent sur le microclimat et ménagent des parcours plus frais lors des épisodes de fortes chaleurs. Au CHU de Caen, le paysage acquiert ainsi un rôle structurant. Le projet lauréat du concours en 2018 prend le contrepied de l’hôpital historique, concentré dans une tour dominant le plateau de la Côte de Nacre. Cinq bâtiments, du R+1 au R+6, composent désormais un ensemble horizontal organisé autour d’une grande place paysagée. « On a la chance d’avoir un énorme vide face au plein que constituait l’hôpital historique », explique Laurent Pérusat. De cette opposition naît le principe du projet : « On a vraiment essayé de sanctuariser un espace vert qui permette de distribuer l’ensemble des fonctions de l’hôpital de demain, qui soit un lieu d’accueil, un lieu de détente pour le personnel, un espace de respiration pour les patients. »

Baptisé « oasis », ce vide fédère la nouvelle constellation hospitalière : hospitalisations, consultations et ambulatoire, plateau technique et programmes associés. Le jardin ne remplit pas l’espace laissé entre les constructions ; il en organise les relations. Le paysage convoque aussi la géographie normande, celle des falaises et des valleuses qui les entaillent. L’oasis joue ce rôle de creux dans la masse construite, tandis qu’un mail planté prolonge la séquence jusqu’au tramway. La transformation de l’hôpital passe ainsi autant par la manière de l’aborder et de s’y orienter que par ses plateaux médicaux.

Des parcours plus individualisés
La progression de l’ambulatoire transforme parallèlement l’organisation intérieure. Une part croissante des patients entre et ressort dans la journée, imposant de maîtriser précisément la succession accueil, préparation, intervention, réveil et sortie. À Caen, cette rationalisation des flux s’accompagne pourtant d’une diversification des espaces : salons, alvéoles, cocons ou boxes offrent plusieurs degrés d’intimité et de surveillance. « Cette personne-là est plus fragile, elle a peut-être besoin d’être dans un box isolé ; mais elle peut aussi avoir besoin d’être dans un box ouvert parce qu’on a besoin de la voir en permanence », explique Nicolas Boucher. « L’enjeu est ainsi de permettre une prise en charge adaptée à chaque patient, dès son arrivée. ». Le nouveau CHU totalisera 1 397 lits et places, dont 85 % en chambres individuelles.

À Monaco, fabriquer le sol
Le Centre hospitalier Princesse Grace confronte les mêmes questions à une situation presque inverse. Ici l’établissement occupe un site particulièrement contraint sur les hauteurs de Monaco, entre falaise, infrastructures urbaines et ouverture sur la Méditerranée. « La première difficulté était de trouver du terrain là où il n’y en avait pas », résume Vincent Chaigneau. Le projet, lauréat du concours en 2013, commence ainsi par une intervention relevant presque du génie civil. Un vaste socle adossé à la falaise accueille des infrastructures, des circulations et du stationnement tout en produisant le terrain nécessaire au développement de l’hôpital. Le bâtiment ne se pose pas sur un sol disponible : il participe à sa fabrication.
Par ailleurs il faut simultanément maintenir l’établissement en fonctionnement pendant toute la durée des travaux. L’opération procède dès lors par phases successives : des services rejoignent les parties neuves, libérant des bâtiments qui peuvent être démolis avant que la construction se poursuive. La première phase a été livrée en juin 2026 ; l’achèvement est prévu fin 2032. Au-dessus du socle massif, l’hôpital adopte une expression plus légère. Un belvédère végétalisé ménage une transition avec les niveaux hospitaliers et ouvre largement l’établissement sur le paysage méditerranéen.

La façade comme filtre
Cette relation au climat trouve son expression la plus visible dans la façade. Une première peau de lames brise-soleil blanches filtre le rayonnement tout en maintenant les vues vers la mer. Son dessin ondulant évoque un voile animé par la brise, voire le drapé d’une robe « haute couture ». La métaphore s’appuie sur un dispositif constructif précis. Derrière cette résille se développe l’enveloppe étanche vitrée et métallique ; l’espace intermédiaire facilite l’entretien et participe aux dispositifs de sécurité. L’épaisseur de façade conjugue ainsi contrôle solaire, maintenance, vues et expression architecturale.

Pour Vincent Chaigneau, la densité technique de l’hôpital évoque celle d’« un sous-marin » : une organisation extrêmement contrainte, où réseaux, circulations et équipements doivent trouver leur place sans peser sur les espaces de soin. L’enjeu consiste justement à l’absorber. Réseaux et distributions lourdes s’effacent derrière les espaces d’accueil, les chambres ou les lieux de repos. La notion de « haute couture » prend alors un autre sens : celui d’une continuité de conception, des infrastructures au mobilier et aux détails manipulés au quotidien.

Le « juste froid »
Caen et Monaco montrent que la réponse aux fortes chaleurs ne conduit pas à une architecture unique. Elle conduit plutôt à reconsidérer les relations entre des éléments parfois traités séparément : paysage et bâtiment, enveloppe et équipements, structure et évolutivité, confort et énergie. C’est dans cette articulation qu’AIA Life Designers situe le « juste froid ». « Sur nos dernières réalisations, nous concevons des systèmes dits mixtes : un système passif pour répondre au climat normal, complété par un système actif réservé aux zones sensibles et aux conditions extrêmes », explique Nicolas Boucher. L’architecture assume ainsi la première part de la performance : le paysage crée de l’ombre, la morphologie limite l’exposition, l’enveloppe filtre le rayonnement, l’inertie ralentit les montées en température et la ventilation évacue la chaleur. Les équipements prennent le relais là où la vulnérabilité des patients ou les exigences médicales le nécessitent. Pour les architectes, l’enjeu dépasse donc largement le dimensionnement du froid. Concevoir un hôpital résilient consiste moins ici à prévoir ce qu’il sera en 2070 qu’à ménager, dès aujourd’hui, la possibilité de faire évoluer ses espaces, ses équipements et ses performances climatiques.

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