AccueilArchitectureTribunesEntretien avec Michiel Riedijk : "Construire les conditions de la ville"

Entretien avec Michiel Riedijk : « Construire les conditions de la ville »

Architecte, associé fondateur de Neutelings Riedijk Architects à Rotterdam et antérieurement professeur à la TU Delft, Michiel Riedijk développe depuis plus de trente ans une œuvre marquée par l’attention portée aux bâtiments publics, aux équipements culturels et aux programmes mixtes. Parmi ses réalisations figurent notamment le MAS à Anvers, le Netherlands Institute for Sound and Vision à Hilversum, Naturalis à Leyde ou encore la transformation de la Gare Maritime à Bruxelles.
À l’occasion d’un entretien il revient sur plusieurs thèmes qui traversent son travail : la capacité des bâtiments à accueillir des usages imprévus, la valeur du temps long, la mixité programmatique comme facteur de résilience, mais aussi la responsabilité culturelle et politique de l’architecte. À travers ses réponses se dessine une vision exigeante de la discipline : une architecture conçue moins comme la production d’objets que comme la création de conditions favorables à la vie collective.

Vous avez récemment livré la transformation de la Gare Maritime à Bruxelles et vous travaillez actuellement à celle de CAP44, future Cité des Imaginaires à Nantes. Comment intervient-on sur un patrimoine industriel sans le figer dans son passé ?
_Toute intervention sur un bâtiment patrimonial implique l’introduction d’un nouvel usage. À Nantes, il s’agissait d’une ancienne minoterie ; à Bruxelles, d’une gare de marchandises. La question même de la transformation suppose un changement profond. On ne reconstruit ni la gare ni la minoterie telles qu’elles étaient. De nouvelles problématiques apparaissent, de nouveaux éléments doivent être articulés. Le bâtiment n’est jamais figé dans son passé : il demeure une partie vivante de la ville. Il s’agit finalement de maintenir le bâtiment en vie. Nous concevons les bâtiments comme des fragments de ville. Plus que des bâtiments, nous concevons des conditions pour la vie urbaine. On ne sait jamais réellement comment un bâtiment sera utilisé ni approprié. Le rôle de l’architecte consiste à créer les préconditions permettant certains usages. Construire un bâtiment revient un peu à fabriquer un piano : les utilisateurs décideront ensuite s’ils y jouent Bach, Beethoven ou Jerry Lee Lewis. Nous créons des conditions spatiales : des volumes, des hauteurs, des largeurs, des qualités acoustiques ou lumineuses. Un même espace peut accueillir un terrain de volley-ball, un auditorium ou un salon. L’essentiel est que les conditions soient justes. Nous aimons considérer nos architectures comme des constellations d’espaces possédant chacun des propriétés spécifiques : des espaces intimes, des lieux baignés d’une lumière particulière, des espaces dotés d’une acoustique maîtrisée ou d’une matérialité remarquable. Ces qualités sollicitent nos sens et encouragent des usages différents. Mais nous ne prétendons jamais connaître l’usage « juste » d’un lieu.

Vos projets possèdent une forte expressivité architecturale, qui ne relève pas seulement des conditions d’usage…
_Bien sûr. L’architecture demeure avant tout un acte culturel. Je dirais même un geste culturel qui affirme une position sur la ville et sur la société. La manière dont un bâtiment est reçu engage un dialogue avec la position culturelle portée par les architectes. Dans le projet Gare Maritime, un emplacement majeur à Bruxelles, la création d’un espace intérieur public de plus de 300 mètres de long constitue certes un geste spatial, mais aussi un geste politique, particulièrement dans un quartier fragile.

Vous parlez souvent de mixité programmatique. Ces bâtiments sont-ils plus résilients ?
_Je le crois. Les bâtiments monofonctionnels deviennent rapidement obsolètes. Depuis la crise du Covid, de nombreux bureaux sont vides. Si ces programmes avaient été davantage mélangés – bureaux, logements, activités diverses –, ils auraient mieux résisté aux évolutions futures. Cette conviction relève également d’une responsabilité plus générale de l’architecte. Lorsqu’un bâtiment est construit, il occupe durablement une place dans la ville. Là où l’architecture s’installe, autre chose ne pourra plus prendre place. Nous avons donc le devoir de proposer des structures capables d’évoluer.

Cette question de la réversibilité rejoint celle de la durabilité. Qu’est-ce qu’un bâtiment durable ?
_Aujourd’hui, nous sommes collectivement obsédés par la performance technique des bâtiments. Je pense que c’est une erreur. La véritable durabilité se mesure à la capacité d’un édifice à traverser les décennies, voire les siècles, en restant utile et appropriable. Imaginons maintenant un futur où l’énergie serait largement produite par des sources renouvelables. Une grande partie de nos préoccupations actuelles concernant les équipements techniques perdrait alors de son importance. Je préfère une architecture capable de durer longtemps plutôt qu’une architecture dépendante de dispositifs techniques sophistiqués mais rapidement obsolètes.

Quels sont aujourd’hui les défis ou les questions qui vous stimulent le plus en tant qu’architecte ?
_La complexité. Chaque bâtiment est une question que la société adresse à l’architecte : une école, une caserne de pompiers, un musée, un logement collectif. Lorsque cette question est complexe, elle permet d’apporter une réponse précise, nuancée et pertinente. À l’inverse, lorsqu’une commande simplifie excessivement les enjeux, elle appelle généralement des réponses simplistes.

Vous souvenez-vous de votre première rencontre avec l’architecture ?
_Je n’avais pas prévu de devenir architecte. Pendant mes études secondaires, je travaillais déjà dans une entreprise de restauration du patrimoine à Amsterdam, sur la restauration d’une église. Je pensais devenir spécialiste de la restauration. Puis je me suis inscrit à l’université de Delft, où existait justement une spécialisation en restauration. Mais le département m’a semblé incroyablement conservateur. J’ai alors commencé à fréquenter le département d’architecture, dans le même bâtiment, et c’est ainsi que tout a commencé. Je suis néanmoins resté très attaché à la restauration, ce qui explique probablement mon intérêt persistant pour les projets de transformation patrimoniale.

La stratégie de votre agence a-t-elle évolué depuis sa création ?
_Sur les questions de durabilité, non. Nous avons toujours cherché à réaliser des projets durables. Notre vision de l’agence n’a pas changé non plus : nous avons toujours considéré que l’architecture devait contribuer à la qualité de vie. C’est pour cette raison que nous avons choisi de travailler quatre jours par semaine, du lundi au jeudi. L’agence devait être un moyen d’améliorer notre existence et celle des personnes avec lesquelles nous collaborons. Ce qui a changé, en revanche, c’est le contexte dans lequel nous exerçons notre métier. Tout devient beaucoup plus bureaucratique. Lorsque nous étions très jeunes, nous avons remporté deux concours pour des casernes de pompiers ainsi que le concours du siège de l’Office européen des brevets, un projet de 200 000 m². J’avais alors vingt-cinq ans. Aujourd’hui, cela serait pratiquement impossible. Désormais, il faut déjà avoir construit plusieurs bâtiments similaires pour être simplement autorisé à concourir. Les jeunes architectes disposent de beaucoup moins d’opportunités qu’autrefois. Le contexte a changé, le climat politique aussi. Tout est désormais organisé autour de la gestion du risque. Les procédures de sélection demandent même comment les risques seront gérés avant que le projet n’existe. Nous préférerions simplement faire de notre mieux et avancer.

Vous insistez aussi sur l’importance de regarder le monde au-delà de l’agence
_L’architecture souffre parfois d’une forme d’autoréférentialité. Nous avons tendance, en tant qu’architectes, à croire qu’elle est au centre de tout. C’est une erreur. L’architecture sert la société ; elle ne sert pas seulement les architectes. C’est aussi pour cette raison qu’il est essentiel de préserver du temps pour observer le monde, fréquenter l’espace public, comprendre les usages réels, regarder comment les villes vivent et se transforment.

Quel regard portez-vous sur l’intelligence artificielle ?
_Nous l’utilisons, bien sûr. Comme le dessin assisté par ordinateur ou les outils numériques qui l’ont précédée, elle constitue avant tout un instrument. Mais ce qui me dérange, c’est qu’elle suppose que les réponses aux questions d’aujourd’hui se trouvent dans les données du passé. Les grands modèles de langage fonctionnent en analysant et en réorganisant des informations déjà produites. Ils excellent pour identifier des tendances ou synthétiser des connaissances existantes. Ils ne peuvent cependant produire que des recompositions de ce qui existe déjà. Les véritables ruptures conceptuelles, les changements de paradigme ou l’invention de nouvelles conditions demeurent, selon moi, le domaine de l’intelligence humaine. Au-delà de cette question intellectuelle, il existe également une dimension matérielle. Nous parlons beaucoup du caractère immatériel du numérique, mais celui-ci repose sur des infrastructures extrêmement lourdes : consommation énergétique, occupation foncière, utilisation de l’eau pour le refroidissement, réseaux internationaux de stockage des données. Ces réalités matérielles doivent désormais faire partie du débat architectural et urbain. On constate un paradoxe : l’eau, l’énergie et les infrastructures des villes européennes servent à soutenir une économie numérique globale dont les bénéfices sont souvent éloignés des territoires qui en supportent les coûts.

https://neutelings-riedijk.com

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