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La Source Vive à Evian : l’architecture à l’écoute

À Évian, une nouvelle salle de musique de chambre prend place à quelques dizaines de mètres de La Grange au Lac, œuvre singulière de Patrick Bouchain devenue, en trois décennies, une référence de l’architecture culturelle française. Conçue par Patrick Bouchain et Philippe Chiambaretta, La Source Vive s’inscrit dans cet héritage tout en développant son propre langage. Sa géométrie, son système constructif et le choix de ses matériaux procèdent d’une même intention : faire de l’acoustique le principe générateur de l’architecture.

Peu de bâtiments imposent à ce point les conditions de leur descendance. Depuis son inauguration en 1993, La Grange au Lac occupe une place singulière dans l’histoire de l’architecture française. Commandée par Antoine Riboud pour accueillir les Rencontres musicales d’Évian dirigées par Mstislav Rostropovitch, la salle conçue alors par Patrick Bouchain emprunte autant au monde forain qu’aux constructions vernaculaires de Haute-Savoie. Sa silhouette de grange, entièrement habillée de bois, dissimule un intérieur où les bouleaux montent jusqu’au fond de scène, tandis qu’un immense abat-son suspendu dialogue avec des lustres monumentaux en verre de Murano. La Grange au Lac est née d’une intuition du célèbre violoncelliste et chef d’orchestre. Après avoir découvert la tente de Yehudi Menuhin à Gstaad, ce dernier imagine un lieu où le bois deviendrait l’écrin naturel de la musique. Construite en seulement huit mois, cette architecture caractérise dès lors toute l’œuvre de Patrick Bouchain : l’attention portée aux usages, la valorisation des savoir-faire artisanaux, la recherche d’une émotion produite par la matière autant que par la forme.

Un bâtiment qui naît du paysage
Trois décennies plus tard, la salle a changé de statut. Elle n’est plus seulement le théâtre des Rencontres musicales d’Évian mais appartient désormais au patrimoine architectural. Lorsque Aline Foriel-Destezet découvre le lieu en 2017, elle comprend que l’extension du site passe nécessairement par Patrick Bouchain qui choisit alors d’associer à cette entreprise Philippe Chiambaretta et l’agence PCA-STREAM. La rencontre étonne. D’un côté, un architecte dont la pratique s’est construite autour du chantier, de l’improvisation maîtrisée et de la culture constructive. De l’autre, une agence dont la recherche mobilise les outils numériques, les sciences de l’ingénieur et les protocoles expérimentaux. Mais loin d’opposer ces approches, La Source Vive les fait dialoguer.

L’implantation en constitue le premier geste. Le terrain, installé sur les hauteurs du Léman entre l’hôtel Royal et l’hôtel Ermitage, appartient à cet ensemble paysager où la forêt participe autant de l’identité du lieu que les bâtiments eux-mêmes. Les architectes choisissent de dissocier les différentes composantes du programme. La nouvelle salle prend place dans une clairière existante afin d’éviter l’abattage des arbres en bonne santé. Les loges rejoignent la lisière du site, à proximité de la voie d’accès technique. Le foyer est reconstruit sur l’emprise de celui qui accompagnait déjà La Grange au Lac et devient l’espace partagé entre les deux salles. Limitant l’impact de la construction, cette fragmentation accompagne les mouvements des musiciens, des techniciens et du public.

Une construction guidée par l’acoustique
Si la Grange au Lac affirme son identité par la verticalité de sa grande charpente de bois, la Source Vive adopte le mouvement inverse. Sa silhouette basse et arrondie évoque une forme géologique, une conque ou un tumulus. Une architecture creusée dans le terrain avant d’être construite. On pense aux théâtres antiques adossés à la pente naturelle, dont la géographie participe de l’acoustique, où la géométrie simple acquiert une présence presque archaïque. Car ici, la forme est la conséquence d’un objectif précis : construire un espace où chaque volume, chaque matériau et chaque détail serviront d’abord la qualité de l’écoute. Si à première vue La Source Vive présente une forme simple, presque évidente, derrière cette géométrie ramassée se cache un dispositif constructif d’une grande sophistication. Sa structure fonctionne comme une succession de couches, chacune répondant à une fonction précise, où les exigences acoustiques précèdent les choix architecturaux.

Le cœur du bâtiment est constitué d’une coque intérieure en béton. Cette enveloppe, revêtue de plâtre moulé, définit l’espace d’écoute. Elle repose sur un socle également en béton qui accueille la scène et les gradins. Autour de cette première coque s’intercale un vide technique assurant la désolidarisation acoustique avant qu’une seconde enveloppe, constituée d’une charpente en bois, ne supporte la couverture en cuivre prépatiné. Les circulations prennent alors place dans cette double coque, et le visiteur chemine entre deux architectures : l’une tournée vers l’écoute, l’autre vers la forêt.

Écouter avant de regarder
À La Source Vive, l’acoustique devient la matière même de l’architecture. Figure majeure de l’acoustique des salles de concert, Albert Yaying Xu – disparu avant l’achèvement du bâtiment -, a toujours privilégé une diffusion naturelle du son, obtenue par la géométrie et les matériaux avant toute correction technique. La Source Vive pousse cette logique jusqu’à son terme. Le plan ovale et la coupe conique produisent un volume d’environ onze mètres cubes par spectateur, soigneusement calibré afin d’obtenir un temps de réverbération proche de celui des grandes salles européennes de musique de chambre. Les simulations numériques ont progressivement fait évoluer cette géométrie jusqu’à converger vers une forme dissymétrique capable d’assurer une diffusion homogène des ondes sonores.

Cette recherche se poursuit dans le moindre détail. Les reliefs en plâtre qui tapissent les parois, dont la profondeur varie selon leur position dans la salle, diffusent différemment les basses et les hautes fréquences. Au-dessus de la scène flotte un vaste abat-son composé de huit éléments métalliques dont chacun possède une orientation spécifique. Chaque panneau réfléchit le son selon une direction précisément calculée afin d’assurer aux musiciens une écoute réciproque tout en répartissant l’énergie sonore vers les différents gradins.

Entre héritage et invention
Les deux bâtiments partagent ici une même attention portée au paysage, à la matérialité et à l’expérience du spectateur, mais chacun développe son propre langage. La Grange au Lac appartient à une architecture de l’assemblage. Sa structure se donne à voir. Le bois, les bouleaux, les suspensions, les références au monde forain composent un récit immédiatement perceptible. La Source Vive procède autrement. Son architecture s’organise autour d’un phénomène invisible : la propagation du son. Là où la Grange raconte une histoire constructive, la Source Vive construit une expérience physique. Cette différence éclaire la collaboration entre Patrick Bouchain et Philippe Chiambaretta. Connaissance intime du lieu, capacité à inscrire un bâtiment dans une histoire, recherche scientifique et expérimentation, résument la rencontre de ces deux univers dont aucun ne prend le pas sur l’autre.

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