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Arles 2026 : Des mondes à relire

La 57e édition des Rencontres d’Arles propose des récits ancrés dans divers territoires, notamment le continent africain et la Méditerranée. Entre archives, grandes expositions monographiques et scènes émergentes, les images interrogent les identités, les histoires et les représentations, tandis que d’autres explorent les mille et une facettes du vivant. La programmation donne à voir ce qui persiste, se transforme et nous relie, et ouvre des espaces de liberté et d’émancipation, en nous invitant à regarder le monde avec plus d’intensité.

« Dans une période où tout semble pousser à simplifier, à opposer et à réduire, nous avons souhaité que ces 57e Rencontres d’Arles créent au contraire un espace pour accueillir la complexité et la sensibilité. Non pour adoucir artificiellement la violence du réel, mais pour lui restituer toute sa profondeur. Pour regarder ce monde parfois inquiétant sans cesser d’y chercher des formes de beauté, de relation et de liberté. La photographie a cette capacité rare de tracer des routes et des cheminements inédits qui décentrent notre regard. Médium essentiel, elle révèle ce qui nous échappe, ce qui subsiste, circule, se transmet et relie. Capable de conjuguer la grande Histoire avec des récits plus intimes, la photographie ouvre sur de possibles bifurcations.

Ce décentrement du regard anime l’œuvre de grandes figures, telles que William Klein – auquel les Rencontres rendent hommage à l’occasion du centenaire de sa naissance –, et qui n’a cessé de bousculer les formes et les conventions. Cette édition permet également de redécouvrir Martine Barrat, dont l’œuvre puissante et singulière nous plonge dans les quartiers marginalisés de la Goutte d’Or à Paris et du New York des années 1970, entre Harlem et le Bronx. Nous célébrons aussi Ming Smith, dont la vision libre et poétique a frayé de nouvelles voies dans l’histoire de la photographie américaine. Harry Gruyaert, de son côté, nous convie à un travelling urbain éclatant de couleur au fil de compositions millimétrées, de New York à Zanzibar en passant par Paris, Tokyo et Mumbai.

Une nouvelle cartographie du monde se dessine à travers l’attention portée aux circulations, aux routes, aux passages et aux lignes de fracture qui traversent les territoires. Entre l’Afrique et la Méditerranée, entre les frontières héritées et les mouvements d’émancipation désirés, les artistes réimaginent les géographies. Bruno Boudjelal rappelle combien l’image naît parfois de la rencontre entre un paysage extérieur et une vie intérieure. Ses traversées ne documentent pas : elles donnent forme à une expérience. Elles laissent poindre quelque chose de plus ténu, où spiritualité, souvenir et sensation s’entremêlent. La Méditerranée, elle aussi, apparaît dans les images d’Anne-Lise Broyer comme un lieu habité par plusieurs temps, un espace de sédimentation, d’attente et de projection. En Algérie, la mémoire enfouie des années noires se révèle progressivement dans l’œuvre au long cours de Katia Kameli. Réunies dans le cadre de la Saison Méditerranée 2026, ces trois expositions racontent les multiples visages du bassin méditerranéen.

Plus loin sur le continent africain, entre le Ghana, la Côte d’Ivoire et le Congo, s’esquissent des histoires de libération, de transmission et de réappropriation. Avec Ghana !, l’indépendance se lit dans les images, de Paul Strand à James Barnor, et se prolonge dans un imaginaire collectif toujours à l’œuvre, jusque dans le travail de Carlos Idun-Tawiah, qui signe l’affiche de cette 57e édition. Avec Paul Kodjo, c’est toute une culture visuelle ivoirienne qui se construit : inventive, populaire, moderne, capable d’absorber des influences multiples pour inventer sa propre langue. Chez Sammy Baloji, la photographie devient une machine à confronter les temps, faisant dialoguer les récits familiaux, les histoires souterraines, les mémoires empêchées et les conséquences très contemporaines de l’extractivisme.

Achille Mbembe écrit très justement : « Nos crises, y compris écologiques, découlent de la croyance que l’humain est supérieur aux autres espèces. » Le vivant s’impose donc au cœur de cette édition comme une nécessité. Plus qu’un thème abstrait, il oblige à reconnaître que le monde ne se limite pas à nos catégories. À cet égard, l’exposition Modèle animal traverse deux siècles de photographie, révélant combien l’animal est indissociable de l’histoire du médium : observé, étudié, aimé, mis en scène, exploité, malmené, admiré, fantasmé. Photographier l’animal, ce n’est pas seulement représenter une altérité ; c’est aussi accepter de voir apparaître d’autres manières d’être au monde.

Ce même mouvement traverse les œuvres de Lisa Oppenheim, Meghann Riepenhoff et Lara Tabet. Toutes trois rappellent que l’image est un milieu vivant, en perpétuelle évolution. Avec Meghann Riepenhoff, la nature travaille la matière même de l’image et y laisse son empreinte. Avec Lisa Oppenheim, une mémoire botanique disparue ressurgit par l’interprétation et la conjugaison de techniques anciennes et de technologies nouvelles de l’image. Avec Lara Tabet, lauréate du programme BMW Art Makers, les strates géologiques, archéologiques et organiques viennent souligner que rien n’est immobile, que toute forme témoigne de plusieurs temps et autant de devenirs. Une attention particulière est par ailleurs portée à un versant plus intime de l’œuvre d’Edward Steichen, à l’occasion du Luxembourg Photography Award. Photographe, conservateur et précurseur, il était aussi botaniste, attentif aux correspondances entre les formes, les saisons, les cultures et les images.

Parce que l’apprentissage du regard commence dès le plus jeune âge et qu’un festival transmet autant qu’il montre, il était essentiel de faire toute leur place aux enfants dans cette édition. L’extraordinaire collection de livres photo jeunesse rassemblée dans l’exposition R comme regarder rappelle ainsi – avec joie, invention et intelligence – que la photographie peut être un espace de découverte pour tous les âges, un lieu où le regard se forme librement. »
Christoph Wiesner – Directeur des Rencontres d’Arles

https://www.rencontres-arles.com/fr/expositions/2026

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