Parue le 9 octobre chez Gallimard (collection Beaux Livres), la nouvelle monographie consacrée à Dominique Perrault propose bien plus qu’un panorama de projets. Avec 440 pages et près de 2 000 illustrations, l’ouvrage se déploie comme une encyclopédie visuelle où l’architecture et ses représentations avancent de concert, au point de devenir l’un des sujets mêmes du livre. Textes, images, documents et iconographie généreuse composent une lecture dense, destinée autant aux architectes qu’aux lecteurs qui cherchent à comprendre comment une pensée se fabrique, se déplace et se reformule dans le temps.
Plutôt qu’une chronologie exhaustive, l’ouvrage choisit une structure conceptuelle : « topographier, cartographier, écrire, réécrire ». Quatre verbes comme quatre gestes, et déjà une prise de position. Barry Bergdoll le souligne dans son long entretien, ces mots sont des actions, en écho à la célèbre liste de Richard Serra. Dominique Perrault confirme ce parti pris. Pour lui, le projet naît d’abord de mouvements et de manipulations, avant même les systèmes et les justifications. Ce choix lexical donne le ton : la monographie entend rendre visible une architecture en train de se faire.
Du volume au sol : la Bibliothèque comme scène originelle
Le livre éclaire de manière très concrète cette genèse « physique » du projet. Perrault raconte l’enseignement de Martin Schulz van Treek, mentor à l’École des beaux-arts, qui proposait une méthode à rebours de la doctrine classique du plan : traduire le programme non en mètres carrés mais en mètres cubes, fabriquer en pâte à modeler, découper au couteau, obtenir un volume élémentaire, et vérifier par la matière si le programme « tient ». Cette pédagogie du volume, presque sculpturale, irrigue la manière dont Perrault raconte ses débuts. La scène de la Bibliothèque nationale de France, ici revisitée, fait office de moment fondateur. Confronté à une maquette dont le volume « domine tout », l’architecte décrit un geste d’écrasement et d’enfouissement qui le conduit à « incruster le projet dans le sol », à en atténuer la présence, à rendre l’architecture « soutenable ». Cette décision n’efface pas la dimension déclarative de la BnF, qu’il qualifie encore de projet fortement lié à l’image et à l’histoire du mouvement moderne, mais elle ouvre un sillon, celui d’une architecture qui se construit avec le sol, parfois contre l’objet.


2024 Village des athlètes © Dominique Dominique Perrault Architecte, Adagp
Groundscape : l’infrastructure comme architecture
C’est là que le livre prend sa pleine actualité. L’ouvrage met en avant l’idée d’une ressource urbaine souvent niée : le dessous, le sous-sol, les profondeurs comme enjeu environnemental et urbain pour la ville durable. Perrault insiste : on appelle “architecture” ce qui est au-dessus du sol, mais ce qui est dans le sol perd son statut, comme si l’infrastructure ne pouvait pas être un projet. Or, dans son approche, il n’y a pas de séparation entre génie civil et architecture. Concevoir ces bâtiments suppose de dessiner l’infrastructure, de produire une géographie, de travailler les couches, les réseaux, les épaisseurs, les profondeurs.
La gare Villejuif–Gustave Roussy devient, à cet égard, un cas d’école. Perrault la décrit comme une forme pure, un cylindre qui affirme la limite tout en libérant un intérieur sans cloison, un espace public qui se prolonge dans les deux premiers étages, puis se démultiplie en profondeur. Il en fait une “symphonie du mouvement”, un dispositif où circulations, lumière, escalators, ascenseurs et métros composent une sorte de Piranèse cinétique. Le sol est ici un bien commun, longtemps associé au déni et à l’opacité, qu’il faut “mettre à jour” au sens programmatique, physique et environnemental, en l’ouvrant à la lumière et en l’intégrant à la vie civique.


2016 Versailles Pavillon Dufour © Vincent Fillon, Dominique Perrault Architecte, Adagp
Réécrire plutôt que restaurer : protéger et créer
Les deux derniers verbes, « écrire » et « réécrire », permettent au livre de sortir du récit héroïque des grands gestes pour aborder une part majeure de la commande contemporaine : transformer l’existant. L’idée est celle d’un processus jamais clos, de l’inachèvement comme condition de l’architecture. Perrault précise pourquoi il préfère “réécrire” à “restaurer”. Réécrire, dit-il, contient à la fois la protection et la création, l’attention au patrimoine et la nécessité de donner une actualité, une pertinence et parfois un nouvel équilibre économique, à ce qui est déjà là. L’exemple de Versailles, évoqué comme une intervention relativement modeste mais capable “d’agrandir le château” par la création d’un dessous, résume bien cette logique : étendre sans toucher à l’existant, réorganiser l’accueil, produire du possible par l’infrastructure. La tour Montparnasse, elle, apparaît comme un manifeste expérimental ; à périmètre constant, impossible de se contenter d’une restauration, il faut démolir à l’intérieur pour recréer une respiration, fusionner avec un nouvel élément pour transformer les usages tout en travaillant avec ce qui demeure.
En filigrane, une autre idée traverse ces pages : la méfiance envers l’architecture comme « solution globale”, et envers le mur comme acte de séparation. Si construire, c’est d’abord bâtir des murs, alors l’enjeu devient de fabriquer des seuils, des vides, des continuités.
« L’architecture construit des vides, le temps en fait des lieux, les habitants en font des histoires. ». L’on comprend alors la structure du livre, non pas classer, mais rapprocher, croiser des projets éloignés, faire apparaître des persistances et des mutations, au-delà de la monographie traditionnelle. Pensée comme un corpus d’actions plutôt que comme un inventaire, cette monographie offre ainsi une grille de lecture précieuse pour un moment où l’architecture se débat avec ses limites, ses ressources et ses responsabilités. Topographier, cartographier, écrire, réécrire : quatre verbes pour dire une œuvre qui s’obstine à relier le dessus et le dessous, l’objet et le paysage, l’image et l’usage, et qui continue, par le projet, à déplacer les frontières de la discipline.
Dominique Perrault
Gallimard – Beaux Livres
Textes de Nina Léger, Éric de Chassey et Barry Bergdoll
Parution le 9 octobre
Prix : 59 € Format : 270 x 300 mm
Pages : 440 – Nombre d’illustrations : 2000




