À l’EnerJ Meeting, ce 10 février au Carrousel du Louvre à Paris, le débat climatique a franchi un cap. Au-delà des performances énergétiques et des trajectoires carbone, un basculement profond interroge : comment le monde du bâtiment passe-t-il d’une culture de l’atténuation à une logique d’adaptation, autour d’une responsabilité sanitaire partagée ?
Quatre intervenants – Laurent ROSSEZ, dirigeant associé d’AIA Life Designer, Alexandre Fromentin, président de Mission Paris à 50°, Alexandra Lebert, directrice de l’action stratégique au CSTB, et Audrey Valin, sociologue, directrice du cabinet ACTES, ont croisé leurs analyses autour d’un constat commun : le dérèglement climatique transforme déjà les usages, les normes, les attentes sociales et les cadres réglementaires. Atténuer, certes, mais aussi adapter, protéger et assumer une responsabilité face aux risques climatiques désormais tangibles.

Laurent ROSSEZ, Dirigeant associé d’AIA Life Designer : « Vers une culture paraclimatique »
« Nous avons développé depuis une quinzaine d’années, une culture de l’atténuation. C’est venu avec les RT pour diminuer notre consommation énergétique, puis avec la RE2020, qui s’applique maintenant aux bâtiments tertiaires. On a développé, dans l’architecture et l’ingénierie, cette propension à diminuer nos impacts globaux. Cela signifie réfléchir à la manière de prélever moins de ressources, produire moins de déchets, consommer moins d’eau. En France, on est champion en termes de structuration réglementaire. Par contre, sur l’adaptation, la réflexion est récente. On a beaucoup travaillé – de façon mathématique – « avec le cerveau gauche » pour atténuer ; désormais, il faut faire travailler « notre cerveau droit », celui de l’adaptation. Cette capacité à ressentir le danger. Il faut penser de façon systémique, multi-échelle, multi-métier pour trouver des solutions justes. Je fais souvent le rapprochement avec la construction parasismique. Le dernier décès lié à un séisme en France date de 1900. Tous les ans, en revanche, des décès sont liés au climat. Il faut passer à une culture de conception « paraclimatique ». Aujourd’hui, on construit des bâtiments en mode atténuation, on amortit leur carbone sur 50 ans, mais personne n’a vraiment regardé si les actifs ne vont pas s’échouer climatiquement d’ici dix ans. Cette culture-là, il faut la changer. »
Alexandre Fromentin, Président de Mission Paris à 50° : « Adaptation, crise et réalité »
« Je voudrais rappeler quelques chiffres. La canicule de 2003 a fait 15 000 morts et 23 milliards de pertes de PIB sur ce seul événement. En 2003, il y avait une chance sur 400 d’avoir ce type d’événement. En 2014, je parle en termes de mandature, on avait une chance sur 100 d’avoir une canicule de type 2003. À la fin du mandat suivant, donc en 2032, ce sera une chance sur 10. Climatiquement, il est déjà possible d’avoir 45 °C à Paris, à l’ombre dans un parc. On aurait dû faire de l’atténuation à partir des années 70, et commencer l’adaptation à partir des années 2000. Maintenant s’ouvre une troisième politique climatique : la gestion de crise. Passer de l’atténuation à l’adaptation, ça va prendre du temps, il y aura des erreurs. Mais il va falloir faire au maximum avec l’existant. À Paris, 25 % des habitants citent l’adaptation parmi les priorités. C’est du vécu : des classes d’enfants qui ferment, des logements invivables. Ce n’est plus 2050, ce n’est plus la fin du siècle. C’est une question de santé et de sécurité. On a monté un collectif du dernier étage, parce qu’il y a près de 200 000 personnes qui habitent sous les toits à Paris. Il y a déjà des choses techniquement possibles à faire, qui ont du sens, mais qui ne passent pas à cause de certaines normes. Si demain on veut tendre des voiles dans les rues par exemple, il faudra discuter avec les pompiers. Là, on fait de la politique. »
Alexandra Lebert, Directrice de l’action stratégique, changement climatique, économie circulaire du CSTB : « du confort au risque sanitaire »
« On est en train de changer de paradigme. On parlait de confort estival, on commence à parler de risque sanitaire. Il faut revenir à un cap commun : la TRACC, la trajectoire de référence pour l’adaptation au changement climatique. Cette trajectoire fixe 2 °C en 2030, 2,7 °C en 2050, 4 °C en 2100. Un décret et un arrêté viennent de paraître. Cela nous permet de réfléchir de manière interdisciplinaire, à différentes échelles et entre secteurs. Il y a deux ans, Santé Publique France est venue nous voir pour anticiper un risque sanitaire majeur dans les années à venir, du fait de l’évolution des températures. Or chacun d’entre nous passe environ 80 % de son temps dans les bâtiments. Si l’on veut protéger la santé des Français, il ont compris qu’il fallait parler au monde du bâtiment. Nous, acteurs du bâtiment, devenons garants de la santé publique, parce que nos décisions conditionnent le confort et la santé de demain. La Direction générale de la santé a mobilisé l’ANSES pour créer un groupe de travail sur chaleur et santé de façon à analyser ce que nous avons fait dans le monde du bâtiment et nous donner des références, des recommandations pour faire évoluer les projets réglementaires. Cela nous amène à dépasser la seule notion de confort, même individuel, pour intégrer pleinement la responsabilité sanitaire. Et cela peut faire évoluer certains a priori ou certaines décisions que nous avions par rapport à des technologies ou à des solutions de rafraîchissement dans les bâtiments. »
Audrey Valin, sociologue, Directrice fondatrice du cabinet d’études et de conseil ACTES : « Déconstruire le confort moderne »
« La notion de confort est à repenser pour agir avec l’existant et notamment en replaçant l’humain au cœur de la réflexion. Aujourd’hui, on est encore dans l’appréhension du confort par le biais de la modernité, un confort individualiste, basé sur l’abondance. Or on voit bien qu’il y a un enjeu d’intérêt général, de bien commun. Ce confort moderne crée un conflit avec la notion de sobriété. Dans les représentations sociales, la sobriété reste associée à la précarité, à la pauvreté, voire au déclassement social. Tout cela est à déconstruire. Notre confort moderne est extrêmement normé même si cela commence à évoluer. Par exemple, la norme de température d’hiver est passée sous les 20 degrés. Pour moi, la prochaine étape serait de passer d’un référentiel thermique purement technique à une thermique physiologique et situationnelle. Plutôt que d’avoir une norme uniforme – 19 ou 20 degrés été comme hiver -, se demander : suis-je jeune, en bonne santé ? Suis-je immobile ou en mouvement ? Si je suis chez moi, tranquille, je n’ai pas besoin du même niveau de rafraîchissement que si je suis en activité. De la même façon en hiver : on peut mettre le chauffage à 25 degrés, si on reste statique on aura froid aux pieds ou aux mains. Le confort ne se règle pas uniquement par la température de l’air. On peut chercher, physiologiquement, le confort sur soi. »



