10/10/2017

Que faire des édifices de l’Italie Fasciste ? – Dakar, mémoires en noir et blanc – Lénine, l’indéboulonnable Vladimir – Camille Mauclair étrille Le Corbusier – l’archi cache-sexe – Porte française ou porte de patio ? – archichoquée aux Tuileries. La revue de presse du 10 octobre 2017 
 
Italie, terre vivante de l’archi-facho ?
Sujet particulièrement sensible outre-Atlantique, la question du démantèlement des statues confédérées occupait les esprits bien avant les dramatiques manifestations de Charlottesville. Elle s’accompagne d’une relecture de l’espace urbain à la lumière de l’histoire qui s’étend désormais à l’ensemble du monde occidental. Spécialisée dans la période fasciste, l’historienne américaine Ruth Ben-Ghiat n’hésite pas à voir dans la permanence des architectures et monuments construits sous Mussolini une indulgence des Italiens envers le fascisme. Évoquant le Palazzo della Civilta, Colisée cubique du quartier de l’EUR, Ben-Ghiat parle « d’un immeuble, qui, en deux mots, est la relique d’une odieuse agression fasciste (contre l’Éthiopie, dont il rappelle l’annexion). Loin d’être rejeté, il est célébré en Italie comme une icône moderne. En 2004, l’État l’a reconnu comme un site d’intérêt culturel ». Le lieu est en partie occupé depuis 2015 par une boutique de la marque de luxe Fendi, alors qu’aux USA, les monuments confédérés sont démantelés, que la France a débaptisé toutes les rues dédiées à Pétain, et que l’Allemagne a voté des lois contre l’apologie du nazisme. Or, selon Ben-Ghiat, si les monuments sont généralement considérés comme de simples objets esthétiques, alors l’extrême droite pourrait endosser leurs laides idéologies sans que personne ne s’en inquiète. « On doute que les employés de Fendi s’inquiètent des origines fascistes du Palazzo de la Civilta quand ils arrivent au travail tous les matins, leurs stilettos battant sur des sols de travertin et marbre, les matériaux préférés du régime ». Le travertin, fasciste lui aussi ?
Via The New Yorker 

Le Palais de la Civilisation italienne, à Rome, bâti sous la direction de Benito Mussolini en 1942, et maintenant le siège de Fendi. Photos par Stephen Bisgrove / Alamy

 
Les Populistes contre le style fasciste ?
Architecte spécialisé dans l’histoire de l’architecture de l’entre-deux-guerre et de l’après-guerre, Fulvio Irace a vivement réagi aux incriminations de l’historienne américaine. Faisant valoir les travaux des historiens donnant depuis 1972 une vision moins manichéenne des bons et mauvais architectes de l’ère fasciste, Irace rappelle que plus d’un demi-siècle d’études historiques a vidé de son sens le terme « d’architecture fasciste », pour le remplacer par architecture rationaliste, monumentale, ou plus simplement architecture de l’entre-deux-guerre. Une pirouette facile ? « L’idée que l’histoire soit une table rase que l’on pourrait redessiner selon les critères du politiquement correct en vigueur est malheureusement devenu la règle des dictateurs et populistes démocratiques en quête de légitimité. Il ne faut pas longtemps pour comprendre que derrière l’article du New Yorker se cache la énième version du principe funeste d’exportation de la démocratie, qui a créé tant de désastres dans les consciences et la géopolitique de ce siècle ». Fulvio voulait surement dire «universalisme».
Via Il Sole 24 Ore 

 
Dakar, coloniale ou métisse?
En imaginant que l’expulsion des symboles pétainistes hors de l’espace public avait suffi à pacifier les villes Françaises, Ruth Ben-Ghiat avait fait preuve d’un bel optimisme. Car ce sont maintenant d’autres chapitres de l’histoire qui sont sur la sellette, comme la mémoire du colonialisme et de l’esclavagisme. La question se pose chez les colonisateurs comme dans les pays colonisés, à travers l’architecture. En témoigne l’architecte Xavier Ricou, qui s’intéresse au patrimoine architectural de Dakar. Sa page Facebook « Senegalmetis » a été vue par certains comme une « sublimation du colon et la nostalgie de son administration ». L’intéressé s’en explique dans les colonnes du “Soleil”. « Pour la question sensible du rejet du colonialisme, moi je comprends bien la revendication politique et l’idée de vouloir repartir sur nos propres bases. Sauf qu’il faut nuancer tout cela. L’histoire coloniale n’est pas monolithique, elle a duré plusieurs siècles. (…) Il y a eu un réel métissage culturel. Ensuite, je considère que c’est important de savoir d’où l’on vient.  Nous sommes constitués de petits morceaux d’histoire et si on le comprend, on peut facilement savoir comment agir et aller de l’avant. Prenons l’exemple de la statue de Faidherbe. Une telle statue qui tombe, que ce soit là-bas ou au musée, elle doit bien être remise quelque part. Elle fait partie de notre histoire. Faidherbe était un gouverneur important qui a fait basculer le Sénégal d’un comptoir économique à une colonie, a créé Dakar et a mis en place énormément de réformes. À côté, il a massacré énormément de gens et commis de graves exactions. Tous ces paramètres doivent être pris en compte ensemble pour mieux étudier notre histoire et se l’approprier. Ce qui est regrettable maintenant, c’est que la plupart de ceux qui soulèvent ces combats réagissent de manière brutale et épidermique sans avoir le background historique nécessaire». L’espace urbain, territoire piégée des luttes de l’histoire et de la mémoire.
Via Le Soleil 
 
Heureux comme Lénine en Russie
L’hebdomadaire « Courrier international » fait le tour de ces nombreux affrontements mémoriels, qui sont loin de concerner, comme nous l’avons vu, le seul fascisme italien. Son dossier montre « un passé qui dérange » aux USA, en France (Colonialisme, passé vichyste, guerre d’Algérie), en Afrique du Sud (Apartheid), symboles communistes en Pologne, etc. Une infographie nous apprend que des 5 500 statues de Lénine recensées en Ukraine en 1991, seules 900 sont encore debout. En Russie, sur la même période, il reste 6 000 des 7 000 statues de l’homme de la Léna. Moscou en possède 182, Saint-Petersbourg (ex-Leningrad) 77, Krasnodar 21 et Kazan 18. Vladimir Illitch, AKA l’indéboulonnable !
«Ma nuit au mausolée», Courrier International, n°1405, 5-11 octobre 2017
 
Haro sur le béton
«Puisque lon rouvre la foire à la mémoire, pourquoi ne pas ressortir un pamphlet anti-corbuséen de derrière les fagots?» s’est-on sans doute dit au Figaro en exhumant un article écrit en avril 1933 par l’un de ses critiques phares, Camille Mauclair. Parmi les architectes modernes — qu’il baptisait utilitecte — déchaînant son ire, Mauclair réservait un traitement particulier au maître franco-suisse « Mais si les ouvrages sont humbles, les manifestes sont très arrogants. J’ai cité ici des passages des prophéties délirantes de l’utilitecte suisse Jeanneret, dont le pseudonyme Le Corbusier signifie destructeur de corbeaux, et qui passe pour génial chez les snobs et les bolchévisants, alors que les professionnels sérieux le tiennent pour un primaire échauffé ».  Pour Mauclair, rappelle le chroniqueur du Figaro de 2017, « le style particulièrement dépouillé du moment s’apparente à du nudisme. Un courant qui “a pu être une réaction naturelle contre le style nouille de 1900, écrit-il. Mais, avec ses machines à habiter, il inflige à nos yeux une laideur non moindre. Nous ne rejetterons jamais trop énergiquement la tristesse des maisons cellulaires et désarmées, l’hérésie de la bâtisse internationale pour termites humains, et cette cimentolâtrie qui ose décréter, au profit d’un matériau contestable et d’une carence du style, l’abandon de l’ornement et de la pierre de France”». Dures paroles entre deux futurs soutiens du gouvernement de Vichy, un architecte opportuniste et un plumitif antisémite convaincu. En plein devoir de mémoire, Le Figaro oublie de rappeler ce trait biographique de son ancienne plume vedette.
Via Boursorama 
 
Derrière la « French door »
Dans les «mac mansions», imposantes villas de la classe moyenne supérieure aux USA, on les appelle les « French Doors », doubles portes vitrées flanquées de deux pans fixes. Viennent-elles vraiment du cher pays de notre enfance ? « Comme beaucoup d’éléments d’architecture de la Renaissance, les portes-fenêtres à la française se sont propagées d’abord en Grande-Bretagne puis aux États-Unis, et notamment à New York dans les maisons bourgeoises. Ce sont ces mêmes riches propriétaires qui, au début du XXe siècle, vont transformer leurs “French doors” classiques en vitraux colorés aux motifs végétaux ou animaliers, très recherchés aujourd’hui », explique le webmagazine Frenchmorning. Selon l’architecte Elizabeth Maletz, architecte qui a rénové de nombreux brownstones, immeubles traditionnels new-yorkais, « les Américains continuent d’appeler les portes-fenêtres French doors par snobisme, parce que le terme français fait bien. C’est du vocabulaire d’agent immobilier, les autres personnes diraient plutôt ‘patio doors’ ». Et pourraient bien se voir rebaptiser « Patriot doors », dans l’éventualité d’une attaque américaine en Corée du Nord dont la France se désolidariserait.
Via Frenchmorning 

 
Archiporn
« La proposition de démolir ces édifices (de l’Italie fasciste) est aussi puérile et simplificatrice que fallacieuse, écrit Irace contrant le New York Times. Certes, depuis la guerre, les monuments ont été nettoyés par l’érosion des symboles les plus évidents du Fascio, des licteurs et des dédicaces au Duce. Mais personne ne rêva de les démolir, ne serait-ce que pour le coût social et économique de l’opération ». (voir plus haut) Au XXIe siècle, il y a bien d’autres méthodes pour cacher ce qu’on ne serait voir. Fan d’érotisme et d’architecture « Giulia en avait un peu marre de cette censure omniprésente (sur les réseaux sociaux dont Instagram) et cette artiste originaire de Brooklyn a donc eu une idée plutôt originale : réaliser des collages en mêlant des photos hautement pornographiques à des monuments et des créations architecturales ». Le résultat diffusé sur le compte Scientwehst est surprenant, et inaugure une nouvelle manière d’appréhender l’histoire de l’architecture.
Via Fredzone 
[masterslider id= »181″]
 
Domestikator 2
Jean-Luc Martinez, président du Musée du Louvre, n’exposera pas de l’Archiporn de si tôt. Il vient de refuser l’installation dans les jardins des tuileries de Domestikator, une sculpture habitable représentant des maisons de 12 mètres de haut en plein ébats sexuels. L’œuvre du hollandais Joep Van Lieshout créé pour le festival de Bochum en 2015 devait être remontée à Paris à l’occasion de la FIAC. Joep est dépité «Il n’y a rien de bestial dans le Domestikator. Mon propos, c’est comment les hommes domestiquent la planète, comment ils peuvent aussi l’améliorer» a-t-il confié dans la presse, affirmant que « la pièce elle-même n’est pas très explicite. Cela reste une forme très abstraite. Il n’y a pas de parties génitales dévoilées : c’est assez innocent». Jean-Luc Martinez se montre fermé à cette nouvelle forme de l’habitat urbain « des légendes sur Internet circulent et attribuent à cette œuvre une vision trop brutale qui risque d’être mal perçue par notre public traditionnel du jardin des Tuileries ». Public prude qui vient à peine de s’habituer aux bronzes de Maillol : il ne faudrait pas le brusquer, de crainte qu’il ne se mette lui aussi à déboulonner à tout va !
Via Konbini 

 

Olivier Namias