01/03/2018
Vue sur La Défense (c) Jean-Philippe Hugron

Quoi de plus banal et indispensable qu’un guide d’architecture? Au fil des pages s’égrène l’inventaire tranquille des trésors construits : l’incontournable icône côtoie l’injustement méconnu à redécouvrir. La proximité du papier rétablit un semblant de justice et de démocratie architecturale. Plus la ville est grande et célèbre, plus l’exercice est difficile. Comment faire son choix dans la masse de bâtiments que renferme un ensemble métropolitain comme Paris? Comment, aussi, éviter de répéter les choix des auteurs s’étant précédemment essayés à l’exercice? Jean-Philippe Hugron, critique et chercheur, avait parfaitement conscience de ces écueils lors de la rédaction de son guide tentant le pari de décrire 120 années de patrimoine architectural parisien en 257 exemples — à peine 2 par an! Une gageure, d’autant que le guide dépasse les limites du Paris intra-muros pour couvrir ce que l’on appelait hier la banlieue, et que l’on nomme désormais « Grand Paris ». À titre de comparaison, le Guide d’architecture Paris 1900-2008 édité par le pavillon de l’Arsenal rassemblait 1200 exemples construits sur la commune de Paris en 110 ans.

C’est à la découverte de ces territoires variés autant que de l’hypercentre que l’ouvrage se propose d’aller, en dosant habilement découvertes et incontournables, en privilégiant les édifices accessibles dans leur localisation ou leur ouverture au public.

Des choix difficiles

Les choix de l’auteur sont clairs « réaliser un guide d’architecture portant sur la période 1900-2016 relève d’un exercice quasi-cleptomane… Bien d’autres ouvrages ont d’ores et déjà compilé, à défaut de quelques récentes actualités, les richesses architecturales de Paris. Toutefois, aucun n’a jusqu’alors présenté Paris et sa banlieue ». C’est à la découverte de ces territoires variés autant que de l’hypercentre que l’ouvrage se propose d’aller, en dosant habilement découvertes et incontournables, en privilégiant les édifices accessibles dans leur localisation ou leur ouverture. Hormis 5 images, toutes les images de grande qualité sont de l’auteur, ce qui mérite d’être signalé. Le guide suit un fil chronologique découpant 120 années en 7 périodes, bornées de préférence par les évènements qui provoquèrent des changements en architectures : 68 et la réforme de l’enseignement, 74 et l’arrivée de Giscard au pouvoir, marquant le rejet de l’architecture moderne et la fin d’une architecture étatique entreprenante… Non sans ironie, le chapitre 1968-1974 appelé « interdit d’interdire » appose le slogan libertaire soixante-huitard sur les préfectures d’île de France, pur produit de ce dirigisme gaulliste qui dénonçait la chienlit estudiantine envahissant les rues en mai 68. La sélection globale présente beaucoup de bâtiments publics, qu’ils soient civils ou religieux. Les églises de l’après-guerre sont bien représentées, à juste titre puisqu’il s’agit d’un patrimoine à la fois méconnu et intéressant. Les OVNI y ont aussi leur place — MAPAD de Nuñez-Yanowsky à Alfortville, conservatoire de Le Goas à Montreuil, MJC (maison des jeunes et de la culture) de Dubrulle à Argenteuil.

MAPAD (maison d’accueil pour personnes âgées dépendantes), Manuel Nuñez-Yanowsky architecte, 1987 (c) Jean-Philippe Hugron

La métropole d’Amélie Poulain ?

Les tours ou IGH figurent aussi en bonne place, reflétant un tropisme de Jean-Philippe Hugron pour la grande hauteur. On aurait aimé un même intérêt pour le logement, qui n’apparaît que sporadiquement dans le guide, et souvent sous ses formes les plus spectaculaires — Nuñez-Yanowsky et Bofill à Marne, Bofill à Cergy. La production de logements, abondante à toutes les époques et aussi ces dernières années, contredisait sans doute trop une grande thèse de l’auteur : Paris deviendrait une ville-musée s’amélipoulinisant pour plaire au touriste. On cherche encore la belle Amélie dans tous les logements de l’Est Parisien construits depuis 1990, entre les opérations ponctuelles des arrondissements chiffrés de 18 à 20 (et éventuellement 10-11-12), ou dans les grands secteurs d’aménagements de la Seine-Rive-Gauche et Batignolles. Et dans les quartiers centraux, en laissant le logement de coté, on se demande ce que la canopée de Halles — pas un petit morceau —, la transformation de la samaritaine et de bien d’autres bâtiments — Gaîté Lyrique, Halle au grain, Poste du Louvre — à encore à voir avec l’héroïne du film de Jeunet.

À vouloir à tout prix rentrer dans le cliché que les touristes appliquent à Paris, on finit par en oublier la particularité : une ville qui se transforme et s’adapte en permanence en gardant son image, et se prépare aujourd’hui tant bien que mal à prendre sa dimension métropolitaine et affronte la mondialisation en jouant sur une des cartes les plus prisées, le patrimoine, cible d’enjeux économiques remarquablement décrits par Luc Boltanski  et Arnaud Esquerre dans l’ouvrage « Enrichissement » (1). On peut ne pas aimer ce tournant, ou trouver certains projets ratés – que dire d’autre de la rénovation de la piscine Molitor, devenus bains de luxe surmontés d’un hôtel ? Mais un guide sur Paris se devrait aussi de restituer l’impact de ses enjeux sur le bâti dans leur complexité plutôt que de reconduire les lieux communs les plus paresseux, surtout à l’aube des transformations olympiques qui attendent la métropole.

_Olivier Namias

  1. Au-delà de l’industrie du tourisme, rappelons que le Grand Paris est le troisième marché mondial de l’immobilier tertiaire, et que sa partie la plus dynamique, le QCA – quartier central des affaire, occupe le centre ouest de la capitale.

Ex-Soufflerie Hispano-Suiza, Bois-Colombe. Vestige du passé industriel de l’Ouest Parisien, le batiment construit en 1937 par les frères Haour a été reconverti en école primaire en 2006 par Patrice Novarina et Alain Béraud (c) Jean-Philippe Hugron

 

Guide d’architecture, Paris

Par Jean-Philippe Hugron

DOM Publishers, Berlin, 2017

312 p., 24,4 x13, 4 cm, 38 €

ISBN 978-3-86922-655-2 (en français)

ISBN 978-3-86922-445-9 (en allemand)

https://dom-publishers.com/

 

Église Notre-Dame-de-la-Paix, Suresnes, Dom Bellot architecte, 1934 (c) Jean-Philippe Hugron

 
Conservatoire de Montreuil, Claude Le Goas architecte, 1977. (c)Jean-Philippe Hugron

Fondation Louis Vuitton, Paris, Frank O. Gehry architecte, 2014 (c) Jean-Philippe Hugron

Les espaces d’Abraxas, Noisy-le-Grand, Ricardo Boffil architecte, 1983 (c) Jean-Philippe Hugron

Long de plus de 600 mètres, les anciens entrepôts Macdonald, au nord de Paris, ont fait l’objet d’un important projet de restructuration impliquant quinze architectes (2015). Ici, de gauche à droite, logements de Brenac&Gonzales et Stéphane Maupin. Architecte de l’entrepot : Marcel Forest, 1970. (c) Jean-Philippe Hugron