14/11/2016

Censément vertueuses, durables, mais aussi intrigantes et décalées, les stratégies de réemploi intéressent un nombre croissant d’architectes. Quelles sont leurs limites et leur potentiel ? Comment choisir un matériau de réemploi, définir son champs d’application, sa compatibilité aux normes ? Partenaire de l’agence d’architecture Rotor, qui s’est dotée depuis trois ans d’une structure spécialisée dans ces questions, Lionel Billiet nous répond.
 

Interview parue dans CREE 376, p 112 à 119, en vente ici

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CREEPourquoi avoir fondé Rotor Déconstruction, une structure distincte de votre agence d’architecture, spécialisée dans l’extraction de matériaux de réemploi ?
Lionel BillietNous avions initialement abordé les thématiques de réemploi à l’occasion de collaborations avec des maîtres d’ouvrage ou avec des architectes, avant d’adopter une vision plus globale de la question. Plutôt qu’une démarche au coup par coup, envisageant le réemploi projet par projet, nous avons cherché à faciliter la circulation des éléments réutilisables dans le secteur du bâtiment. Il est apparu qu’on pouvait jouer un rôle utile en coordonnant des opérations de déconstruction à grande échelle, susceptibles de fournir des éléments dont la qualité et les quantités rendent le réemploi pertinent.
 
CREEIl existe déjà un réseau important d’entreprises spécialisées dans la récupération de matériaux. Qu’apportez-vous de plus ?
LBNous avons constaté un décalage entre les matériaux récupérés par ces professionnels, et les composants libérés aujourd’hui par les démolitions et rénovations en milieu urbain, qui concernent principalement du bâti tertiaire d’après-guerre. Notre travail est ancré dans le contexte bruxellois. Depuis la création de Rotor en 2005, nous avons visité des centaines de chantiers, des centres de tri et des filières de traitement de déchet, ce qui nous a donné une idée précise des différents degrés de prise en charge des matériaux. Une des observations les plus marquantes a été de voir la fréquence à laquelle les surfaces de bureaux étaient renouvelées. À chaque départ de locataire, qui reste 10-15 ans, le plateau est remis à nu, les cloisonnements sont évacués, ainsi que les portes, les équipements sanitaires, etc. Pourtant, bien que beaucoup d’intelligence technique ait été mobilisée pour rendre ces composants démontables, tout atterrit dans des bennes et s’évacue en tant que déchet. Nous avons vu là l’expression d’un potentiel inexploité, qui est le point de départ de Rotor Deconstruction. Nous pensions que la réutilisation de toute une série d’éléments pouvaient être financièrement et techniquement réalisable.
 
CREEComment se porte Rotor Déconstruction aujourd’hui ? Cette activité peut-elle être aussi rentable que l’architecture…
LBCette activité de déconstruction connaît un développement constant. Nos premières interventions se sont déroulées sur plus d’une dizaine d’immeubles, principalement des surfaces de bureaux de plus de 5 000 m². L’an dernier, plus de 450 tonnes de composants de second œuvre ont pu être récupérés. Ce ne sont pas des matériaux structurels, mais principalement des éléments de finition intérieure. La façon dont nous fonctionnons est souvent la suivante : nous sommes invités à visiter le bâtiment quelques mois à l’avance, nous faisons un relevé des éléments réutilisables, et nous identifions leurs futures destinations. Puis nous effectuons l’extraction des matériaux dans les dernières semaines qui précèdent l’ouverture du chantier, afin de ne pas impacter le déroulement du projet. Au moment du démontage, nous connaissons déjà la destination de la majeure partie des éléments visés par l’opération. Cette façon de travailler en flux tendu nous permet d’éviter de stocker trop de matière tout en proposant un service autour des produits remis en circulation. Les composants et les matériaux bien décrits peuvent être réutilisés. Nous documentons en détail ces opérations. Rotor_réemploi_matériaux_CREE_376
CREEGarantissez-vous l’innocuité des éléments réemployés ?
LBNous intervenons toujours après qu’un inventaire complet a été réalisé, nos équipes ont été formées pour cela. Par exemple l’amiante reste un risque omniprésent quand on s’intéresse au patrimoine architectural moderniste, qui correspond à une époque où ce produit était considéré comme un must. Il y a d’autres substances qui demandent des précautions : la peinture au plomb, le goudron que l’on retrouve dans certains cas… Ensuite, des modifications normatives peuvent avoir pour conséquence de rendre un produit impropre au réemploi quand bien même il ne contient aucun produit dangereux.
 
CREEAchetez-vous les matériaux, vous les donne-t-on ?
LB Cela dépend des types de projets. Pour certaines opérations de démontage, notre intervention est gratuite, pour d’autres, lorsqu’il s’agit de matériaux contemporains anonymes, sans valeur ajoutée spécifique, nous pouvons percevoir une prime au nombre de tonnes que l’on enlève, dans le cadre de collaboration à long terme. Lorsqu’elle est rémunérée, notre intervention est financée sur une part du budget démolition : cela permet de modifier la balance économique. Dans les cas où nous démontons et conditionnons des éléments pour le compte du maître d’ouvrage, nous facturons simplement notre prestation de service. C’était par exemple le cas pour des kilomètres de rayonnages métalliques des années 30 que nous avons démontés dans la Boekentoren à Gand – le « silo à livres » de l’architecte Henry van de Velde – en vue de leur réintégration dans le bâtiment après rénovation.
 
CREESur votre site internet, vous proposez des matériaux à vendre. Quels sont les critères de sélections ?
LBEn fait, les éléments que vous voyez sur le magasin en ligne sont ceux que nous avons en stock, tous ceux qui n’ont pas transité directement vers de nouvelles destinations. La plupart du temps, nous essayons de fonctionner en flux tendu, sans stock, pour justement compresser les coûts, les investissements de travail, de stock et de manutention. Vous retrouvez sur le site web les composants que l’on peut stocker facilement, ou ceux qui ont une valeur ajoutée, car issus de bâtiments emblématiques du modernisme. Nous avons vu en eux une qualité, ou ils attendent le projet réclamant des matériaux situés et spécifiques par leur dimension, leur cachet. Nous avions par exemple récupéré dans l’ancienne Générale de Banque un plafond métallique à lamelles similaire à celui couvrant la salle des congrès du siège du parti communiste, réalisé par Niemeyer à Paris, sauf que notre modèle était doré plutôt que blanc mat. Il a été réinstallé dans la nouvelle bibliothèque de Woluwé-Saint-Pierre, un bâtiment aux façades dorées. C’est un cas où l’architecte n’a pas dû se forcer à pousser les matériaux de réemploi ; le recours au réemploi était ici une façon de faire un bon projet architectural. Le visiteur ne soupçonne pas qu’il se trouve face à un matériau d’occasion. De façon générale, nous essayons de nous écarter de l’esthétique du trash qui va souvent de pair avec le réemploi. C’est pour nous une grande source de satisfaction lorsqu’il devient difficile de soupçonner qu’un aménagement a été réalisé avec des matériaux de réemploi. Quand l’utilisateur ou le visiteur peut d’abord apprécier les qualités fonctionnelles et architecturales d’un projet, l’histoire antérieure des composants vient ensuite comme une cerise sur le gâteau.
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CREELe tertiaire constitue-t-il le principal gisement de matériaux de réemploi ?
LBLe tertiaire offre de bons gisements, comme tous les programmes réclamant de grands bâtiments. L’avantage des bâtiments tertiaire – bureaux, administrations, laboratoires, bâtiments universitaires – est qu’ils génèrent par leur ampleur de grands lots de matériaux homogènes. En outre, le tertiaire est un secteur qui connaît des cycles de rénovations rapides. Notons que les matériaux récupérés sur des plateaux de bureaux ne sont pas forcément réemployés dans des typologies similaires. On voit souvent des sauts d’échelle : des éléments de grands bâtiments rejoignent des projets plus petits, l’inverse se produit aussi, bien que plus rarement.
 
CREEAu départ, vous réutilisiez les matériaux pour vos propres projets. Êtes-vous troublé par le passage d’utilisateur de matériaux de réemploi à celui de distributeur et employez-vous encore ces matériaux dans vos projets ?
LBNous le faisons aussi un peu pour nous, dans des projets d’aménagement, mais nous n’en avons pas assez pour absorber l’entièreté des matériaux que nous récupérons. C’est aussi satisfaisant de voir ce que d’autres en font. Quand par exemple un sol en carrelage d’un bâtiment universitaire moderniste se retrouve dans une autre ville, dans un nouveau projet qui a répété les compositions des sols originaux, et que le résultat est réussi. Ce n’est pas du détournement : il y a un côté très littéral à la transposition mais le fait que ça se passe est unique et porteur de sens. Quand on est confrontés à des composants déployant une grande qualité dans leur conception et dans leur mise en oeuvre, on n’a pas forcément envie de les détourner. Les remettre en œuvre de façon similaire ou identique est souvent la chose la plus pertinente à faire.
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CREELe réemploi est-il plus économique que l’emploi de matériaux neufs ?
LBNous aimons bien retourner la question : le réemploi n’est pas forcément plus cher que du neuf ! Y recourir permet d’atteindre un niveau de qualité supérieur pour un budget identique. Pour l’aménagement intérieur du nouveau centre culturel de Namur, plus de 3000 m2 de locaux, nous avons massivement eu recours à des éléments de réemploi pour l’ameublement, l’équipement et certaines finitions intérieures. En résulte un projet de haute qualité avec des matériaux bien finis, qui portent une histoire particulière, qui génèrent une atmosphère, pour le même prix qu’un aménagement standard avec des produits d’entrée de gamme. Les matériaux de réemploi ne doivent pas essayer de concurrencer le cheap neuf, mais c’est une alternative de plus haute qualité par rapport au choix par défaut. Et quand on parle d’aménagement de bureau, des clients peuvent mettre des cloisons vitrées à un prix identique à une cloison en plaques de plâtre, tout en amenant de la lumière.
 
CREELes labels bâtiments durables prennent-ils en compte le réemploi ?
LBOui. Le label LEED prend peut-être mieux en compte le réemploi que BREAM ou HQE. LEED est principalement utilisé aux États-Unis, où il y a une culture assez forte du réemploi, avec un secteur développé pour la récupération de bois massif. Ce qui entraîne parfois des effets pervers : nous avions vu une entreprise américaine proposant du bois exotique de réemploi avec une patine particulière, qui se fournissait en démontant des cabanes traditionnelles en Thaïlande. C’est un cas où la demande en bois de réemploi peut accélérer la démolition de bâtiments de qualité, dans des régions économiquement plus faibles.
 
CREEPourrait-on imaginer un système de traçabilité ?
LBSi on repart de l’exemple précédent, le problème n’est pas vraiment l’origine géographique du matériau, mais plutôt un effet très spécifique de pression économique sur le bâti traditionnel en Thaïlande. La meilleure traçabilité serait que le client s’intéresse à l’origine du bois qu’il achète, et la façon dont il est récupéré. C’est là que des systèmes comme LEED ou BREAM atteignent leurs limites : ils permettent de donner un score à des options généralement considérées comme durables (isolation thermique, toiture végétalisée, parking à vélos) mais ils ne se substituent pas à une appréciation qualitative, au cas par cas, des choix posés. Selon nous, c’est une des grandes qualités du sujet du réemploi : il permet de soulever des questions intéressantes. Il n’est plus possible ici de se réfugier derrière l’anonymat apparent d’un produit sorti d’usine.
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CREEQuelle est la place des projets de déconstruction dans Rotor?
LBRotor emploie 15 personnes, dont 5 s’occupent des projets de déconstruction : organisation des chantiers, gestion du stock. Le travail de dépose est souvent confié à nos sous-traitants mais les chefs de chantiers sont en interne. Pour donner une idée du volume que ça représente, l’an dernier nous avons démonté et remis en circulation plus de 450 tonnes d’éléments de finition grâce aux opérations de déconstruction.
 
CREEJusqu’ou ira Rotor Déconstruction? Vous arrêterez-vous une fois que vous aurez démontré la faisabilité de la filière ?
LBL’objectif est de poursuivre le développement. Nous avons le sentiment d’en être aux prémisses. Ce n’est pas une expérience scientifique, nous voulons monter un système qui fonctionne, travailler à plus grande échelle. La formation d’architecte nous prépare assez bien à ce type d’activité d’entrepreneur avec des compétences en plus ; retrouver des éléments d’histoire, les mettre en valeur, les documenter. Un ensemble de taches assez plaisantes. Une de nos grandes sources de motivations est que l’on apprend énormément. Ce travail nous a aussi valu le Global Award for Sustainable Architecture en 2015, qui est décerné chaque année sous le haut patronage de l’Unesco. Ce sont des reconnaissances encourageantes, qui invitent à aller plus loin.
 
CREEY a-t-il un matériau best-seller ?
LBChaque projet est un peu unique. Nous avons récupéré beaucoup de choses différentes. Il y a des matériaux que l’on commence à bien connaître : les cloisons vitrées, les luminaires, les équipements sanitaires, ou dans les typologies plus anciennes : carrelage céramique, parquet en bois… Nous avons également récupéré des systèmes de plafonds intéressants, avec des produits incroyables des années 70. Nous avons une tendresse toute particulière pour les cache-radiateurs, qui sont évacués en quantité pharaonique lors de rénovations de plateaux de bureaux. Cet élément est souvent très soigné du point de vue du choix des matériaux. En plus de cela, en revêtement extérieur, il y a des dalles de pierre bleue en opus incertum.
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CREEPourquoi n’avoir jamais cherché à récupérer les matériaux de façade ?
lbNous ne pouvons pas tout faire à la fois. Les matériaux d’enveloppe sont soumis à des exigences plus fortes au niveau de leurs performances mécanique et thermique, de leur étanchéité, etc. Nous nous attaquons prioritairement aux éléments dont le réemploi pose peu de difficultés techniques et qui ont une valeur intrinsèque suffisante. La dernière chose que nous ferions, c’est de récupérer des éléments de façade préfabriques en béton. c’est un challenge de les démonter et de les remettre en place, et leur valeur économique est dérisoire dès qu’on l’envisage au regard de leur masse. Mais il ne faut jamais dire jamais, peut être qu’un jour nous serons amenés à travailler avec ces éléments ?

Olivier Namias

Tous visuels courtesy © Rotor