07/04/2017

Quasi unique au monde, le réseau des lycées français à l’étranger vient de s’enrichir de deux nouveaux ensembles, l’un à Pékin l’autre à Vienne en Autriche. Soignant réputation et image de la France, tous deux obéissent aux mêmes objectifs de transmission et de promotion de la culture et des valeurs de notre pays. Avec des budgets contraints chacun s’ingénie à utiliser les situations locales, à trouver des solutions adaptées pour tirer au mieux son épingle du jeu. Qui prend l’avantage de ce Versus ? Pas si simple. Selon les questions posées, c’est l’un ou l’autre. Avec au final, loin du manichéisme, une certitude, les réponses dédiées, leur variété, font l’éloge de la diversité.
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Complément d’Architectures CREE 380, page 78 à 85 

 
La transmission de la culture est-elle une des dernières gloires de la France ? Toujours est-il qu’elle peut s’enorgueillir de ses 495 lycées membre du réseau de l’Agence pour l’Enseignement Français à l’Etranger (AEFE) au beau pedigree : près de 342 000 élèves scolarisés originaires de 137 pays dont 60% sont étrangers et 40% français.
En 2016, deux établissements viennent de connaître des transformations importantes. Déménagement au nord-est de la capitale pour celui de Pékin dans un bâtiment flambant neuf (Jacques Ferrier, Pauline Marchetti, Sensual City Studio, arch.) ; extension pour celui de Vienne à laquelle s’ajoute la mutation du Studio Molière, une petite salle de spectacle totalement repensée (Dietmar Feichtinger Architecture).
Deux mondes. Rien de commun entre les deux sites. Au nord-est de la capitale, au delà du cinquième périphérique – l’un des six réalisés en moins de 30 ans – le nouveau quartier de Chaoyang/Orchard se construit à moins de 7 km de l’aéroport international doublé récemment par Norman Foster, au large de l’autoroute à la pollution intense mais aux bas-côtés métamorphosés en forêt linéaire de milliers d’arbres. Sur place pousse à une vitesse vertigineuse lotissements pour happy few, équipements, hôpital, restaurants, hôtels, agrémentés de lacs et jardins… Autrefois, avant l’urbanisation galopante, il y avait là des vergers servant à l’approvisionnement de la cour impériale ! Heureux enfants et ados de ce lycée international Charles de Gaulle ! De ce passé, ils héritent un terrain ouvert de 3,7 ha. Même s’il y a là 19000 m2 de SHON bâtis, dominent le ciel, une profonde sensation d’air, de respiration, qu’amplifient les vues dégagées, les deux terrains, l’un de sport l’autre de foot/rugby, les vastes surfaces du gazon aussi dru que des prés de fauche.
 
 

Pur jeu de plans

A Vienne rien de pareil. En plein cœur de la ville multi séculaire, tout près du bras du Petit Danube, le lycée français (environ 1900 élèves de la maternelle aux classes préparatoires aux Grandes Écoles) livré en 1954 fait partie intégrante du parc du beau palais Clam-Gallas conçu par l’architecte Heinrich Koch. Enfin, en faisait partie, comme l’institut français ! Le palais livré en 1834 pour le Prince Franz Joseph von Dietrichstein a été vendu au Qatar fin 2015 sans appel d’offre (sous le mandat de Laurent Fabius), malgré la levée de bouclier des résidents français et des Viennois eux-mêmes. Fini l’accès au parc, l’extension baptisé F (lettre dont on découvrira plus tard qu’elle va avec France, Fraternité, Freedom) plutôt dévolue aux examens et à une petite salle de musique se glisse entre les façades austères du lycée avec leur placage béton et le Studio Molière transformé. Parcelle contrainte (400 m2 environ ; 300 m2 pour le bâti) que Dietmar Feichtinger utilise avec bonheur. Sur ce bout de terrain, il installe quatre niveaux dont l’un encastré, ouvert sur une cour basse que l’on pourrait dire anglaise si elle n’était beaucoup plus généreuse. Le choix d’une ossature poteaux dalles libère des plateaux libres, desservis par une cage d’escalier béton. Le tout s’enveloppe de vitres toute hauteur d’étage sur trois côtés, alternées avec des panneaux d’alu anodisé côté Studio Molière, en harmonie avec sa façade claire. Une boite simple et précieuse, à la fois géométrique et douce. Un jeu de plans et de verticales croisés, sans hiatus, juste souligné par des joints creux et des cadres métal filants. Même pureté à l’intérieur : couloirs au sol de résine coulé, dalles béton, plinthes intégrées surlignées d’un filet ; classes à plancher bois, absorbant façon Fibralith juste décalé du plafond si bien traité, incisé et bordé de lignes fluo qu’il en devient beau. « En Autriche, en Europe centrale, il existe toujours un artisanat pointu », explique Feichtinger. « Les entreprises, fières de faire, écoutent et travaillent en synergie avec l’architecte, même avec un budget contraint (1336 €/m2).» Cela se sent et se voit.
Y compris au Studio Molière. Autrefois manège pour les chevaux du palais, puis salle de spectacle, sa transformation la met aux normes et décline une même limpidité. Sur la Liechtensteinstraße, le nouveau porche à trois arcades ouvre sur un parvis toute hauteur, au sol de béton balayé, au ciel de fortes solives découvertes et restaurées, puis donne sur le hall vitré et le foyer à fenêtres néo-gothiques face au bâtiment F. Entre les deux, les jeux de miroir fonctionnent à plein, mêlent reflets d’architectures et de grands arbres. dietmar-feichtinger_vienne_lycee-francais
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Copyright photos : © Herta Hurnaus  

S’adapter au savoir-faire

À Chaoyang/Orchard changement total de registre, de surface, d’échelle surtout. Sur la vaste parcelle travaillée et plantée de fruitiers par l’agence TER, trois bâtiments indépendants se succèdent d’ouest en est : le gymnase, la cantine, puis celui des enseignements avec l’entrée. Ce dernier dessine en plan un rectangle traversé d’un V, figure curieuse qui définit les trois cours des maternelle, primaire, collège, celle du lycée se déployant au grand large en toiture terrasse côté nord.
Comme à Vienne, le savoir-faire local – ici le travail du bois – s’est avéré déterminant. À budget frugal solution adroite (moins de 1000 €/m2 coût construction). Pour mettre l’architecture du lycée et son excellente réputation sur un pied d’égalité, le choix s’est porté sur une structure poteau-poutre-dalle béton assez économique et rustique avec de grands ouvrants et des enduits de façade soignés pour pouvoir développer une double peau ciselée, une pratique courante de l’agence (au Pavillon de la France à l’Exposition universelle de Shanghai en 2010 par exemple).
Elle signe l’identité de l’établissement avec les panneaux composites alu du gymnase et de la cantine. Apparemment simple, elle joue en finesse, pas la même partout, même si, pour l’essentiel, elle articule des pièces en red cedar étuvé (0,10 cm d’épaisseur x 0,80) à des tiges verticales acier inox en face arrière. À distance, cette belle résille que le temps foncera à peine sans griser, vibre un peu, change avec les heures, accroche les rayons du soleil, unifie sans uniformiser les bâtiments d’enseignement découpés en masses de hauteurs différentes. Plus près, elle crée une étonnante respiration évoquée plus haut. Devant les façades, elle définit une sorte d’entre-deux continu, espaces extérieur et intérieur croisés, ni tout à fait dehors ni tout à fait dedans, poursuivi et amplifié par la succession des préaux ouverts qui, en reliant les cours, creuse les perspectives, surlignées en pied des bâtiments par un banc continu de béton clair, que les gosses adorent, calé au-dessus des sols naturels ou enrobés en léger décaissé. Aux intérieurs, elle donne une intimité paisible, filtre lumière et vues, se prend aux anamorphoses très réussies de quelques mots en chinois et en français qui rythment murs et piliers des couloirs (Partage, Respect, Ouverture, Savoir, Fraternité…). Enfin, elle adoucit le dessin classique des classes, celui médiocre du mobilier catalogue (non choisi par l’agence).
Tout le monde connait les pics spectaculaires de pollution en Chine. Pour répondre à cette préoccupation majeure des parents, l’air est filtré, pulsé dans les classes et couloirs en légère surpression avant d’être récupéré et filtré à nouveau, le surplus s’évacuant par des bouches auto-réglables insérées dans les châssis des fenêtres. A la moindre alerte, le système se met en marche.
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Copyright photos : © Jacques Ferrier Architecture /  Luc Boegly

 
Alors quel gagnant pour ce Versus ? Rien n’empêche de préférer l‘extension de Vienne au lycée de Pékin ou inversement. Au vrai, la difficulté est de s’empêcher d’apprécier les deux.
 

Jean-François Pousse 

 
 
 

 
Equipe de Maîtrise d’Œuvre : DFA | Dietmar Feichtinger Architectes. Architecte Dipl.-Ing. Dietmar Feichtinger, mandataire. Equipe concours : Arch. DI Rupert Siller, Philipp Knauer. Chef de projet étude : Arch. DI Rupert Siller. Equipe étude : Philipp KnauerBET : Werkraum Wien BET Statik. TB Käferhaus GmbH Klimaengineering. Vatter ZTGmbH Bauphysik Ausführung. Calendrier : Concours : mai 2012 Début chantier : septembre 2012 PC : octobre 2014 Livraison : Extension, mai 2016 ; restructuration : octobre 2016 Mise en service : septembre 2016Surface : 3 591 m² dont 1 031 extensionCoût : 4,8 M d’€ HTCoût au m2 : 1336,67 €/m2
Copyright photos : © Herta Hurnaus
 

Equipe de Maîtrise d’Œuvre :  Architectes : Jacques Ferrier et Pauline Marchetti, Jacques Ferrier Architecture avec Sensual City Studio Directeur de projet (Shanghai) : Aurélien Pasquier Directeur de projet (Paris) : Olivier Cornefert  Paysagiste : Michel Hoessler, Agence TER  Maître d’Ouvrage : AEFE (Agence pour l’Enseignement Français à l’Etranger, Paris) avec le LFIP (Lycée Français International de Pékin) Maîtrise d’Œuvre d’exécution : Design Institute CAG Ville : Pékin, Chine Surface : 19 000 m² SHON  Projet lauréat : Juin 2009  Livraison : 20 mai 2016  Coût : 23,9 M d’€
Copyright photos : © Jacques Ferrier Architecture /  Luc Boegly