15/11/2017

Le musée le plus connu au monde semble repositionner la capitale des Emirats arabes unis (EAU) face à sa consœur Dubaï. L’antenne du Louvre à Abou Dhabi, attendue depuis 10 ans, a été inaugurée en grande pompe ce 8 novembre, par Emmanuel Macron et les Emirs. Ce ne sont pas moins de 400 journalistes du monde entier qui ont été accueillis en avant-première, avant l’ouverture au public le 11 novembre dernier. « Si vous êtes aussi nombreux, c’est parce qu’il se joue ici quelque chose d’unique, d’exceptionnel, qui intéresse l’ensemble de l’humanité et marquera l’histoire des musées », a commenté Jean-Luc Martinez, le président-directeur du Louvre. Comme un symbole, la pyramide du Louvre conçue par Pei à Paris en 1989 entre en résonne avec le dôme du « musée de sable » de Jean Nouvel, bâti sur l’île de Saadiyat, en français « l’île du bonheur ». Certainement l’une des réussites majeures de l’architecte star français, le musée a fait la couverture de toute la presse ces derniers jours. Mais alors, qu’en disent les médias ?

© Roland Halbe

 
 
Record-dôme
 « Pour moi, la grande architecture arabe, c’est une géométrie des lumières » énonce Jean Nouvel. Une immense coupole surbaissée dilue une pluie de lumière sur les fragments d’une architecture blanche, celle d’une médina arabe. De quoi battre des records sous des airs de poésie : « un dôme d’acier de 180 mètres de diamètre culmine à 40 mètres, son poids total de 7 500 tonnes avoisine celui de la tour Eiffel ; 10 000 éléments, pré assemblés en 85 autres, pesant chacun près de 50 tonnes, forment un plafond de près de 8 000 étoiles de métal dont la superposition, sous les soleils les plus durs, ne laisse passer que 1,8 % de la lumière extérieure, créant une fine pluie de rayons blancs, comme ceux qui, dans les oasis, filtrent au travers des palmiers. » La gigantesque voute recouvre 55 bâtiments blancs séparé par des avenues et des rues soit les 64 000 m² de la « cité-musée », selon les termes de Nouvel. 26 d’entre eux abriteront les collections permanentes, soit 6400 m² d’espaces dédiés, 2000 pour les expositions temporaires, 200 pour le musée des enfants. Et aussi « un bel auditorium, un restaurant très Nouvel et un café qui l’est tout autant. »
Via Le Monde
 
 
Passoire en majesté
Si nombreux sont ceux qui pensent qu’il est l’un des plus beaux projets du Pritzker septuagénaire de ces dix dernières années, d’autres sont plus réservés, évoquant « une passoire renversée sur la plage » qui « ne donne pas grand-chose de l’extérieur ». « Un groupe de blocs blancs s’étend sous la grande coupole comme des cubes de sucre éparpillés. Comparé aux tours de verre miroir criardes de la corniche du front de mer de la ville, ce palais culturel de plusieurs millions de livres semble presque modeste. » Ce qui pourrait être une qualité.
Via The Guardian
 
 
L’ombre de Nouvel
Une modestie qui nous rappelle celle d’« Hala Wardé, l’autre architecte du Louvre Abu Dhabi », Le monde dresse le portrait de cette femme discrète, dont la seule fierté est celle du travail bien fait. La libanaise s’est installée sur place pour consacrer dix ans de sa vie au projet de l’Emirat. Longtemps dans l’ombre de Jean Nouvel,  elle est son ancienne élève, devenue l’une des huit « architectes partenaires » de ses ateliers. « Quand tu sors de l’école, viens me voir ! », lui avait lancé Jean Nouvel. « C’est normal, c’était ma meilleure élève, la plus vive et volontaire », a confié la star. « Pour conduire le chantier, Hala Wardé fonde sa propre agence en 2008, marque d’indépendance acceptée. » Originaire de Beyrouth, « elle va construire le BeMA, Beirut Museum of Art, une institution d’art moderne et contemporain dont elle a gagné le concours, en solo cette fois, en 2016. »
Via Le Monde
 
 
#architectureporn
Mais dans les Emirats, la modestie ne semble pas chose acquise pour tous. « C’était une destination prestigieuse, destinée à attirer les visiteurs avec un cachet culturel, dans la compétition permanente avec son voisin plus glamour, Dubaï. A côté des hectares de villas luxueuses et de terrains de golf (qui furent les premières choses à être construites), il devait y avoir un nouveau musée Guggenheim gargantuesque de Frank Gehry, sept fois plus grand que sa maison mère new-yorkaise, conçue comme un tas de cônes tourbillonnant. » lance The Guardian. Il devait être rejoint par le Sheikh Zayed National Museum de Norman Foster, sous la forme d’une aile de faucon de course (en l’honneur du passe-temps préféré du cheikh), un musée maritime de Tadao Ando, sous la forme d’une voûte angulaire s’élevant de la mer, et un centre des arts du spectacle de feu Zaha Hadid, modelé sur un enchevêtrement tordu d’ectoplasmes. Si aucun d’entre eux n’a encore pris racine, les megalo-architectures de ces cinq grands architectes internationaux, tous lauréats du Pritzker, formeront ainsi les principales « attractions » architecturales de ce pôle culturel.
Via The Guardian
 
 
Ile du melon
Un pôle qui ne prend pas place au cœur de la capitale des Emirats arabes unis, mais juste en face donc, sur l’île artificielle Saadiyat – en français : l’île du Bonheur. « Un mirage, à la jonction du golfe Arabique (dit aussi Persique côté Iran), bout de mer militairement agité, et du croissant des émirats, gorgé d’un pétrole propice aux délires urbains et architecturaux les plus fous (…) Là où il n’y avait que sable et mangrove, les Emirats sont en train de faire pousser un endroit merveilleux : une trentaine d’hôtels de luxe, 8 000 villas de grand standing, 19 km de plages immaculées, trois marinas pouvant accueillir jusqu’à 1 000 bateaux, deux parcours de golf. » explique le journaliste. Une destination de carte postale : « l’île du Bonheur est un nouvel horizon de l’humanité, le plus beau peut-être ».
Via Libération
 
 
Clientélisation
Le Louvre, un support de fidélisation client ? C’est en tous cas ce que dénonce le politologue Alexandre Kazerouni, une des rares voix négatives dans ce concert d’éloge. Pour lui l’ouverture de musées dans les pays du Golfe participe à la « clientélisation des élites culturelles occidentales ». « A rebours du discours officiel, qui présente le Louvre Abu Dhabi comme un levier d’ouverture culturelle et de libéralisme, il estime que cette institution donne à voir l’exclusion politique des classes moyennes émiriennes et la dérive absolutiste des Emirats arabes unis (…)Les émirs de la côte ont réalisé à cette occasion que pour intéresser les pays occidentaux à leur survie, il leur fallait disposer de relais dans l’opinion publique, notamment parmi les artistes, qui fabriquent en partie cette opinion. Les musées, tout comme les universités étrangères qui fleurissent dans la région, sont des supports de clientélisation des élites culturelles occidentales » dénonce-t-il. « Le Louvre Abu Dhabi a pour objectif de reprendre à Dubaï la part régalienne de la culture, de rappeler que la capitale du pays, c’est Abou Dhabi. » conclue-t-il. Alors que le Louvre parisien est un lieu d’émancipation dans l’esprit des Lumières, qu’en sera-t-il pour le Louvre Abou Dhabi ?
Via Le Monde
 
 
Foule en délire
L’événement a en effet attiré une foule diverse et cosmopolite. Des centaines d’Emiratis, d’Asiatiques, d’Européens et d’Arabes ont parcouru le vaste musée. « Badria al-Mazimi, une architecte émirati de 26 ans explique avoir roulé deux heures avec son mari, depuis l’émirat de Charjah, pour être parmi les premiers à entrer dans le musée. Le couple observe une statuette d’Asie centrale qui date de 1700 avant J.C. «Tous ces gens de différentes nationalités qui attendent dans cette longue file pour visiter le Louvre (…) c’est ce qu’on voit lorsqu’on voyage à l’étranger, et maintenant on voit ça ici», se réjouit-elle. Des adolescentes émiraties se prennent en selfie à côté de la peinture de Bonaparte franchissant le Grand-Saint-Bernard de Jean-Louis David, une œuvre prêtée par un musée français. À l’extérieur, deux Brésiliens se prennent aussi en photo sur une plateforme sur la mer, avec des embarcations traditionnelles émiraties en arrière plan. « Je suis allé au Louvre à Paris trois fois. J’adore l’histoire. J’aime tout dans le Louvre (…) Je trouve vraiment bien de le voir dans un contexte moderne », explique l’un d’eux, Alex Viera, qui travaille dans un hôtel cinq étoiles à Dubaï. » Quelques 5.000 visiteurs étaient attendus dans les premiers jours. L’objectif est de capter 800.000 à 1 million de visiteurs par an, « ce qui semble réaliste, sachant que la Grande Mosquée d’Abu Dhabi en reçoit un million. Et Dubaï, à une heure vingt en voiture, est l’un des premiers hubs aéroportuaires au monde, avec 84 millions de passagers ; il recevra en outre en 2020 l’Exposition universelle. » Mais à quel coût ?
Via le Figaro
 
 
Ouest France et Les Echos font la facture
Cette antenne du Louvre est un investissement de près de 2 milliards d’euros sur 30 ans. Le chantier a 561 millions d’euros, soit 8 800 €/m2, à la charge de l’Emirat, a largement explosé les budgets, son coût étant estimé à 83 millions d’euros en 2007. « Un montant probablement optimiste et qui a dérapé fortement avec le retard de près de cinq ans pris par le chantier. » Un accord intergouvernemental d’une durée de 30 ans, signé en 2007 entre Paris, représenté par l’agence France Museums (AFM) et Abou Dhabi, prévoit le versement de la modique somme de 400 millions d’euros pour la seule utilisation du nom du premier musée parisien, « Louvre ». Ainsi qu’une rémunération de 164 millions d’euros sur 20 ans, jusqu’en 2027, à l’AFM, pour « ses prestations de pilotage et de coordination. » « Pas de musée sans œuvres. Parti de rien, le Louvre Abu Dhabi consacre un budget annuel de 40 millions d’euros à l’acquisition de ses propres collections. Cet effort doit se poursuivre sur près de 15 ans pour constituer un fonds suffisant. Soit un investissement total de l’ordre de 600 millions d’euros ». Un budget « confortable mais pas faramineux au vu des prix du marché. » Le Louvre Abou Dhabi « entraîne dans son sillage Orsay, Branly, Pompidou, Guimet, Rodin, Cluny, la BNF, les Arts décoratifs, Sèvres, le musée d’archéologie nationale de Saint-Germain-en-Laye, les châteaux de Versailles et Fontainebleau, chargés de prêter eux aussi leurs chefs-d’œuvre. Les 13 institutions se partageront 265 millions d’euros (ou 190, selon les sources) en contrepartie des prêts octroyés sur les quinze ans à venir ». Et en recette : « avec quelque 100 employés et 300 prestataires, le Louvre arabe prévoit d’accueillir un million de visiteurs par an. En spéculant sur une recette de 30 € par visiteur, il faudra près de 70 ans pour retrouver la mise de départ. » Avant d’ironiser :  « Il ne faudrait pas cependant que la menace terroriste vienne gâcher la fête et prendre pour cible ce symbole occidental. Un plan d’évacuation rapide des œuvres a été prévu… »
Via Ouest France et Les Echos
 
 
Art antiterroriste
Sur ce plan, ce sera le chef de l’Etat français, Emmanuel Macron, qui prendra la parole. Ce musée « se veut avant tout un musée « universel ». Tel est le message martelé par le chef de l’Etat. « En saluant ce « Louvre du désert et de la lumière » construit par l’architecte Jean Nouvel, le président français n’a cessé de rappeler avec lyrisme et en citant Dostoïevski que « la beauté sauvera le monde » et qu’elle représente aussi une barrière contre « l’obscurantisme ». En matière de lutte contre le terrorisme, les Emirats sont un partenaire essentiel dont le président français a plusieurs fois salué l’engagement à lutter contre les groupes armés djihadistes, notamment en participant à la coalition internationale contre l’organisation Etat islamique (EI). Le président français souhaite manifestement renforcer les liens avec les Emirats. Et pas seulement sur l’art. « Les défis que vous affrontez avec détermination, a-t-il affirmé le 8 novembre, font que la France sera toujours à vos côtés, sur le défi du beau comme sur tous les autres. »
Via Le Monde
 
 
Deux journalistes suisses arrêtés
Dernière actualité en date : l’arrestation de deux journalistes suisses. « Durant l’inauguration du Louvre Abu Dhabi, les autorités ont arrêtées deux journalistes suisses qui filmaient sur un marché. Après une garde à vue de 50 heures et plusieurs interrogatoires, leur matériel a été confisqué. » une arrestation que les EAU ont tenté de justifier « affirmant qu’ils avaient violé des réglementations en vigueur. » Le National Media Council (NMC), qui supervise les activités des médias aux Émirats, a déclaré « respecter le droit de tous les médias d’informer librement à travers les Émirats arabes unis. » « Mais la police d’Abou Dhabi les a vus « entrer sans autorisation » dans la zone « sécurisée » de Moussaffah et les a arrêtés « à des fins d’interrogatoire » (…) Les autorités voulaient apparemment savoir pourquoi ils prenaient des images sur le marché et semblaient contrariées par le fait que des travailleurs pakistanais aient été filmés, alors que des critiques ont été émises dans le passé par des ONG sur des abus contre des migrants travaillant sur des chantiers de construction dans le Golfe. Dans un communiqué publié lundi, l’organisation Reporters sans frontières (RSF) a condamné « la disproportion du traitement » réservé aux journalistes suisses, ainsi que « la pratique d’intimidation » qui démontre de la part des Emirats « une méfiance excessive à l’égard des médias ». RSF a demandé la « restitution immédiate » du matériel confisqué lors de l’arrestation. »
Via BFMTV
 
 
Jean qui rit, Rem qui pleure
Non loin de là, une autre actualité s’est gentiment retrouvée étouffée par l’affaire du Louvre : la librairie nationale du Qatar est passé à l’as. Conçue par OMA, elle a ouvert ses portes dans le district de Doha. Le bâtiment ne semble pourtant pas totalement dénué d’intérêt « Quelques images étonnantes de la bibliothèque ont déjà commencé à circuler sur les médias sociaux, montrant la forme frappante du bâtiment et ses intérieurs expansifs, y compris les rangées de cheminées, les salons suspendus, les murs interactifs et le labyrinthe central, entre autres. »
Via Archdaily
 
 
 

Amélie Luquain