01/03/2016

Signés par deux jeunes agences américaines, les deux bâtiments mis en balance n’ont, de prime abord, pas grand-chose à voir, à commencer par leur programme. L’un propose des espaces supplémentaires à une galerie d’art, l’autre des solutions à la densité et la flexibilité de l’habitat en ville. Et pourtant, ces deux réalisations ont en commun la recherche maligne d’espaces supplémentaires dans des contextes ultra-contraints, la lumière naturelle qui les inonde par tout un arsenal d’astuces et enfin, de beaux habits de ville travaillés en tissus précieux pour ne ressembler à nulle autre.
 

Kukje Gallery

SO-IL

Séoul

maison emballée
Une enveloppe sensuelle façon bas résille mais en acier inox pour masquer les défauts

Quel curieux quartier que celui de Samcheong-ro à Séoul où se niche la Kukje Gallery ! S’y côtoient des parcs généreux, le Palais royal (qui n’a rien à envier à la Cité interdite de Pékin), celui de la République, le Moma coréen, le musée du Folklore et, à deux pas, la vaste Bibliothèque Jeongdok, soit des bâtiments historiques, officiels et publics. Quartier huppé, cultivé, habité par des happy few branchés ? Certainement, mais aussi quartier aux antipodes du tape à l’œil avec son fourmillement de petites maisons et d’immeubles modestes, anciens, patrimoniaux, contemporains parfois bordés de vieux murs couverts de tuiles rondes, ses rues plantées d’arbres qui donnent des airs de province à ce cœur de la capitale. Dans ce contexte particulier, la Galerie Kukje ouvre ses portes en 1982 et devient au fil des années un référent en matière d’expositions d’œuvres contemporaines : Joseph Beuys, Louise Bourgeois, Anselm Kiefer, Anish Kapoor, Eva Hesse, Jean-Michel Basquiat, Bill Viola, Cy Twombly, Ed Ruscha, Jenny Holzer, Candida Hofer, etc. Au succès grandissant il fallait donner plus d’air, d’où la commande passée à l’atelier SO-IL d’une extension aux deux constructions existantes. Moches pour le dire gentiment, en tous cas médiocres : du verre fumé en façade sur rue tenus par des châssis de biais, lourdauds, gris blanc, une entrée de béton au-delà de trois marches du même matériau donnant sur le trottoir. Autour des capotages lambda jaune ici, gris là. Une salade sans grâce comme souvent en Corée ou au Japon, qui curieusement tire une sorte de vitalité de son foisonnement, de liberté dans sa cacophonie.
 

Bas résille

Chance pour les architectes Florian Idenburg et Jing Liu de l’atelier So-Il, la Galerie sur rue masquait au-delà d’une première annexe, un îlot en profondeur, biscornu, propice à l’invention finaude d’une troisième construction serrée de près par le fouillis de l’habitat souvent d’un seul niveau. Afin de dégager un maximum d’espace, l’extension se limite à une boite quadrangulaire (16 x 9 x 6 m) sans poteaux intermédiaires, sur trois niveaux, deux en sous-sol avec au plus bas le stockage, puis l’auditorium de 60 places couleur bois. La salle d’exposition à rez-de-chaussée tient en un seul volume, blanc absolument, éclairé par des tubes fluo et une gorge zénithale périmétrique masquée par une toile blanche elle aussi, diaphane. Les cimaises rejoignent le sol sans joint creux. Du radical et de la litote. Quid de l’entrée et de la sortie, des circulations ? Tout est reporté à l’extérieur, manière de faire place aux œuvres et aux visiteurs.
Kukje SO-IL
Des protubérances inesthétiques en façades ? De leurs excroissances, les architectes ont fait une alliée. La solution est si simple ! Pour voiler sans masquer ces appendices lambda et laisser filer les vues, ils décident d’envelopper le tout d’un bas résille d’acier inox façon haute couture ou, pour évoquer le patrimoine comme ils l’écrivent sans peur, d’une cotte de maille en relation avec l’histoire guerrière de la Corée et autrement plus sensuelle que les parties qu’elle enveloppe : l’entrée, l’escalier d’accès aux étages bas, et celui au petit belvédère en haut de la façade nord. Curieusement derrière cette housse chacun devient un espace en soi et partie intégrante du tout. Attention, l’exploit est à la fois manuel et numérique. Plus de 510 000 anneaux en acier inox ont été articulés entre eux à la main. Une nappe conséquente qu’il a fallu tendre sans faiblesses ni surtensions. La puissance de calcul du numérique a cessé d’impressionner depuis longtemps. N’empêche, sans la modélisation des forces à l’œuvre, impossible d’imaginer ce drapé mordoré, cette frontière floue, transparente, sa matière claire dans la lumière, sa souplesse sans mollesse. Manière de réconcilier le tout, les sols extérieurs s’habillent de béton gris blanc, comme quelques murs mitoyens. Pas grand-chose ? Oui et mieux. Juste ce qu’il faut pour unifier et identifier. Kukje SO-IL 02
 
Programme : extension d’une galerie d’art, auditorium, bureaux, stockage. Localisation : 54 Samcheong-ro, Jongno-gu Seoul, 110-200 Corée du Sud
Surface : 1500 m2. Livraison : 2012. Maître d’œuvre, So-Il (Florian Idenburg, Jing Liu, Ilias Papageorgiou, Iannis Kandyliaris, Cheon-Kang Park, Sooran Kim). Jong-Ga, architecte local. Ingénieur structure, Dong yang Engineering. Ingénieur mécanique, GK Tecknology. Façade, Front Inc.
Photos, Iwan Baan
 
 

Micro habitat de Songpa

Jinhee Park + John Hong

Séoul

maison habitat songpa aerial
Une robe de lamelles métalliques scintillantes offre une double peau très transparente

Peut-on rêver de jours meilleurs ? Des jours où le respect de soi et de l’autre permettrait de vivre en bonne intelligence, grâce à une bonne dose de ce que la République appelait hier le civisme ? C’est le pari des architectes Jinhee Park AIA + John Hong. En plein cœur de Séoul confrontée à l’hyper densité et l’envol des prix du m2 en location ou en accession, ils tentent d’inventer une « ruche » pour tous et chacun, des étudiants, des jeunes couples, des artistes.
Ambiance : dans la rue assez étroite l’immense toile d’araignée des fils électriques et de téléphone se tend mollement au-dessous des voitures entre le fouillis des architectures, plutôt basses, souvent de brique, séparées les unes des autres par quelques mètres, de quoi caler deux ou trois places de parking, glissées aussi en rez-de-chaussée comme les contraintes urbaines le prescrivent.
Sur la petite parcelle, il y a avait hier un immeuble de trois étages aux airs faubouriens avec ses encadrements de fenêtres à fronton. Détruit, il fait place à une machine à habiter de neuf niveaux sous-sol compris, avec 14 studios entre pliage et dépliage à volonté ou presque,
songpa micro living
L’extrême Orient a l’habitude des espaces contraints, des chambres cellules/capsules. Si chaque logement de 11 m2 reprend le principe de la boite, aucune sur un étage n’a le même le plan que l’autre. En revanche toutes développent un dispositif d’escamotage du mobilier : lit, tablettes, placard, etc. Ce principe s’applique aux cloisons et permet de combiner les blocs et d’obtenir grâce à cette modularité étonnante des espaces deux ou trois fois plus vastes, ajustés à l’évolution de la vie familiale ou professionnelle des habitants, favorable à leur sédentarisation, partant leur envie d’entretenir leur chez soi. La flexibilité s’étend aux fonctions : le logement peut se convertir en bureau, atelier, etc.
 

Vérité en deçà des Pyrénées, erreur au-delà

La souplesse spatiale s’appuie sur des parties communes partagées : couloirs qui deviennent petit salon, balcon, coursive plantée, toiture terrasse. Comme l’imposent les règlements d’urbanisme, le rez-de-chaussée est en partie libre pour le stationnement. L’occasion de le penser autrement. Avec le sous-sol, il est en partie occupé par un café et un auditorium que complète en étage un deuxième niveau transformable en galerie d’exposition. Manière d’attirer les voisins du quartier tout en appuyant le sentiment d’habiter une « ruche » commune.
songpa maison habitat
Ce n’est pas tout. Impossible de ne pas la repérer de la rue. Bien sûr, il y a sa robe de lamelles métalliques à peine torsadées et scintillantes au soleil, une double peau très transparente. Mais plus encore sa figure de containers empilés, décalés les uns des autres, enveloppés de vides et de lumière, associant espaces de la rue et de la maison, aux antipodes des blocs autistes fermés sur eux-mêmes et le monde.
Architecture pour la ville, architecture amoureuse de ses habitants. Petit bonheur que d’arpenter ces niveaux connectés, ouverts dans les trois dimensions, éclairés de toutes parts par une telle variété d’ouvertures qu’elle décourage la description.
Vivre chez soi et ensemble ? L’utopie est trop belle pour ne pas finir en eau de boudin ! Peut-être, mais pas certain. « Vérité en deçà des Pyrénées, erreur au-delà » écrivait le cher Sieur Montaigne. Le civisme n’est pas le même partout.

Alors avantage à qui ?

La Kukje Gallery ne manque pas de charme avec sa robe transparente et sa lumière enveloppante, sa gestion optimum de l’espace. Mais le micro habitat de Songpa fait mieux encore : générosité, bienveillance pour ses habitants et ceux de la rue et surtout, envers et contre tout, envie une fois encore de réinventer le monde et son habitat, en croisant finesse et intelligence.
Jean-François Pousse
 
Programme : 14 logements, auditorium, café, parking
Surface site : 204 m2. Surface : 510 m2 ; Livraison : 2014. Maître d’œuvre, Jinhee Park AIA + John Hong, SsD. Architecte associé, Dybne Architecture. Equipe de projet, Yaylor Harper, Allison Austin, Evan Cerilli, Mark Pomarico, Yufeng Zheng, Victor Michel, Virginia Fernandez Alonso. Maître d’ouvrage, Chanil Lee. Ingénieurs : structure, Mirae Structural Design Group ; lumière, Newlite ; acoustique, RPG. Photos SsD
 
Crédits photos :
Tous visuels Kukje gallery. ©Iwan Baan
Tous visuels Songpa. Courtesy Ssd architectures