12/02/2018

Pourquoi le brutalisme?

Un sous-continent oublié du modernisme ressuscite grâce aux réseaux sociaux : le Brutalisme. Comptes Instagram, Tumblr ou Facebook, entraînant dans leur cortège livres, produits décoratifs, et jeux, témoignent d’une véritable brutalmania. Apparue à l’aube des années 2010, elle semble être plus qu’une mode passagère. Elle surprend par sa vigueur et par la population qu’elle touche, bien au-delà des cercles d’experts architectes ou historiens. Ceci pour un style qui concentre tout ce que le grand public déteste dans l’architecture moderne : le béton brut, les grandes dimensions, la rudesse… Architectures CREE revient cette semaine sur ce retour en grâce inattendu. Que cache l’engouement pour ces formes sans concessions? Serait-ce l’occasion de réconcilier le grand public avec l’architecture moderne? Architectures CREE consacre ses publications de la semaine à ce « mouvement » qui, d’après l’historien Oliver Elser, commissaire de l’exposition SOS Brutalism(1), a développé sa propre dynamique et se pose désormais en phénomène international.

(1) Présentée au DAM de Frankfort jusqu’au 2 avril 2018 

brutalisme Fuck Yeah Brutalism Tumblr
Extrait du compte Fuck Yeah Brutalism sur Tumblr

 

Viva Brutalismo ! La résurrection des « monstres de béton »

Qui aurait parié que l’architecture brutaliste deviendrait la tendance architecturale la plus populaire de ces dernières années ?  « En dépit de la désaffection qui suivit la lune de miel, [le Brutalisme] est maintenant devenu plus fort que jamais. Le nombre d’articles, de thèses, de conférences, de sites internet, de programmes télévisés — sans parler des campagnes de sauvegarde — est ahurissant. Tout aussi remarquable est le fait que les meilleurs articles — ou les plus populaires — traitant du mouvement sont le fait de non-initiés plutôt que d’auteurs formés à la critique ou à l’histoire de l’architecture » relève Liane Lefaivre (1).

Rien, dans le Brutalisme, n’est pourtant fait pour flatter les goûts habituels du public en matière d’architecture. Le matériau de prédilection de ce « style » — nous reviendrons sur cette notion plus tard —, le béton brut, est celui qui provoque habituellement le rejet le plus violent, le matériau associé le plus étroitement aux maux de la ville et du monde moderne. La massivité et l’ampleur des bâtiments dit brutalistes ne correspond en rien aux échelles appréciées du public, qui préfère des dimensions « humaines », perçues plus proches de l’individu. Enfin, malgré des audaces structurelles conséquentes, les œuvres relevant de la catégorie brutaliste n’ont pas la lisibilité des grands ouvrages d’art, et ne présentent pas cette mise en évidence des forces qui permet de créer un lien avec des structures un peu barbares, tels des ponts haubanés ou la tour Eiffel.

brutalisme Brutal East studio Zupagrafika maquettes
Brutal East, studio Zupagrafika : des maquettes en papier en hommage à l’architecture brutaliste

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Brutal East, studio Zupagrafika : des maquettes en papier en hommage à l’architecture brutaliste

 

Du livre aux produits dérivés

Des indices diffus permettent de mesurer la grande popularité du Brutalisme. En premier lieu, les ouvrages consacrés au sujet, réussissant l’exploit de lancer en librairie des ouvrages entièrement en noir et blanc d’immeubles de l’après-guerre, et de les faire accéder au rang de coffee-table book, le livre qu’on laisse traîner en guise de décoration sur la table basse du salon. Sans connaître la réalité du succès de ces titres en librairie, leur multiplication laisse présager d’un certain engouement. Mais ce n’est pas tout : s’ajoutent à ces publications un brin austère des produits plus ludiques : album à colorier (2), ou papier peint photoréaliste (3) pour tapisser vos murs de magnifiques structures bétonnés, voir machine à café estampillée « brutaliste », car simplement faite en béton (4). Pour la modique somme de 31 €/m2, vous pouvez inviter dans votre salon les textures bétonnées du plafond à caisson d’une station de métro de Washington, ou de gratte-ciel londonien ou autre objet non identifié.

brutalisme This Brutal World Archi Brut Peter Chadwick Phaidon
Extrait du livre This Brutal World (Archi Brut) de Peter Chadwick chez Phaidon

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Papier peint Concrete Effect représentant la voute de la gare de Wahsington. Editeur : Murals Wallpaper

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Une machine à café en béton. Designer : Montaag. Editeur: AnZa Concrete

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Série En Concreto de Liliana Ovalle : une collection de petits objets qui explorent la matérialité du béton et sa référence culturelle à l’architecture moderne, pouvant être adoptées comme objets domestiques

Le niveau de diffusion de ces produits restant inconnu, vous aurez plus de chance de rencontrer la brutalmania sur les réseaux sociaux que dans les salons tendance. Twitter, Facebook, et encore plus Tumblr et Instagram sont bien les canaux de la renaissance du brutalisme, laissant supposer que la frange du public intéressé à ces architectures est tout juste trentenaire. D’abord opérée à travers le partage d’images portant le hashtag #brutalism (recensé dans 352 993 publications) #brutalistarchitecture (56 431 publications). Le compte Instagram brutal_architecture totalise 1 889 publications pour 132 000 abonnés. Viennent ensuite des comptes comme Socialistmodernism, qui, bien qu’il ne se réclame pas ouvertement de ce « mouvement », en partage le corpus. Socialistmodernist a publié 2 504 photos et est actuellement suivi par 129 000 abonnés. Une partie des images publiées est apportée par des contributeurs extérieurs. Une myriade de comptes à l’audience plus limitée et aux publications plus rares explorent les avatars locaux avec plus ou moins de rigueur : brutal_moscow, brutalistdc (pour Washington), brutalistcharm, brutopian, brutaltour, brutalboston, le plus fournis brutalist_sheffield, brutal_london, ou le plus passionnel brutalismismyboyfriend, le tumblr fuckyeahbrutalism, etc. Ce foisonnement vivace et passionné cerne-t-il vraiment le concept de brutalisme, ou parle-t-il finalement d’autre chose? Nous le confronterons mercredi avec la définition donnée par les historiens et théoriciens de l’architecture, après avoir rendu compte demain de l’écho que la presse donne au mouvement. _Olivier Namias

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(1) in Liane Lefaivre,« Aldo van Eyck, the Humanist Rebellion, and the Reception of Brutalism in the Netherlands », Contributions to the international symposium in Berlin 2012, Wüstenrot Foundation/Park Book, 2017, p.77-84

(2) Ainsi que le relevait Liane Lefaivre, citant en exemple The brutalist colouring book. https://www.designboom.com/shop/design/the-brutalist-colouring-book-tm-12-12-2016/Consulté le 9/2/18

(3) cf. https://www.muralswallpaper.com/wall-murals/textured-wallpaper-murals/

(4) « Nous nous sommes appuyés sur un mix béton sans additifs chimiques pour obtenir le look cru, brutaliste, que nous recherchions », expliquent l’agence Montaag, designer de ce produit. cf. Barbara Eldredge « This concrete coffee machine is a Brutalist Beauty », curbed.com, 3 octobre 2017. https://www.curbed.com/2017/10/3/16408758/coffee-maker-anza-concrete-montaag. Consulté le 9/2/18

 
A lire dès demain : Le brutalisme à travers les médias, la revue de presse du 13 février 2018