20/12/2017

Rue Oberkampf (Paris 11ème), l’agence Barrault et Pressacco a eu l’audace de proposer à la RIVP la construction de logements en pierre massive. Projet retenu en 2011 par une maîtrise d’ouvrage qui s’interrogeait pourtant sur les capacités de la filière et les coûts engendrés.
Les architectes Thibault Barrault et Cyril Pressacco ont convoqué un matériau de construction trop souvent oublié par les architectes contemporains : la pierre massive, employée pour une construction de logements dans Paris. Rue Oberkampf donc, au numéro 62, dix-sept logements et un commerce prennent place entre un bâtiment faubourien caractéristique de l’Est parisien et une rénovation haussmannienne de la deuxième moitié du XIXème siècle. Alignée sur rue, la construction en pierre figure la transition entre ces deux types, à moins qu’elle n’exprime une troisième voie. A l’arrière, sa volumétrie se révèle. Tirant profit du tissu parisien et de sa réglementation urbaine, elle opère une série de gradins, tout en dégageant un vide en cœur d’ilot par sa forme en L. Le plan courant s’organise ainsi selon deux principes. Sur rue, le volume comprend un studio et un grand logement traversant augmenté d’un balcon orienté sud-ouest. Dans le corps de bâtiment en gradins, un seul logement par niveau s’ouvre sur une large terrasse. Chaque retrait occasionne la suppression d’une chambre.

© Maxime Delvaux

© Giaime Meloni

© Giaime Meloni

Assemblage constructif

Dès le premier abord, le bâtiment affiche ses 380 tonnes de pierre, issues des carrières de Bretignac puis transformées à Angers, faute d’avoir pu trouver lors de l’appels d’offre des compétences dans la filière en Ile-de-France. En façade, les blocs de pierre massive de 130 cm de large et 30 à 35 cm d’épaisseur s’empilent, selon un calepinage qui s’interdit la pose en quinconce et préfère un aménagement en pile porteuse. Une façon pour les architectes d’affirmer l’appartenance de la pierre à l’ossature plutôt que de renvoyer à des appareillages traditionnels. Le retrait des éléments qui constituent la baie permet de révéler autant les pilastres d’un ordre vertical que les linteaux (190 cm) et les allèges. La baie est le seul moment de l’ornement.
Si elle reste la plus voyante, la pierre n’est pas l’unique matériau de cette construction, en réalité hybride. La façade en pierre massive porteuse repose sur des portiques en béton armé au rez-de-chaussée. Ce matériau est celui des fondations prolongées jusqu’au premier étage en superstructure, qui va chercher le sol jusqu’à 15 m de profondeur. Le béton se retrouve sur cour, en balcon rapporté en console ou en nez de terrasse sous forme de poutres coulées en place assurant les portées horizontales transversales. Apparent, le béton ne se cache pas, mais, une fois poncé, révèle ses composants rocheux. Si la pierre est utilisée en façade pour ses capacités de compression, c’est une charpente métallique qui supporte les planchers. Structurant le plan, trois poutres métalliques définissent deux bandes de pièces humides et servantes dans une épaisseur continue et constante à tous les niveaux.
Afin d’alléger la masse globale du bâtiment, et ainsi diminuer les reports de charge sur les façades, les planchers sont constitués de panneaux de bois lamellés croisés et contrecollés (CLT). Ces planchers sont laissés bruts et visibles en sous-face, et habillés d’un parquet en chêne massif. Entre, un complexe isolant pris en sandwich entre deux chapes pallie aux déficiences acoustiques du plancher bois : sa masse contre les effets de ressort et les bruits de choc. Avec le bureau d’études structure et thermique LM Ingénieurs, les architectes ont travaillé à la cohérence de l’enveloppe, valorisant les performances de la pierre, qui suffit à répondre aux exigences acoustiques, même sur rue, et qui a d’ailleurs de meilleures performances thermiques que le béton. Elle est associée à une isolation en béton de chanvre (mélange de chènevotte, une fibre issue du chanvre, de chaux aérienne et d’eau), utilisé pour ses propriétés perspirante et hygrophile. S’il est un très mauvais isolant, il a pour capacité de capter la vapeur d’eau qui se transforme en micro gouttelette jusqu’à dégager des calories, ce qui rend la paroi chaude. Ainsi, en hiver, la vapeur diminue tandis que la chaleur augmente, assurant un meilleur confort. L’isolant est projeté depuis l’intérieur sur les façades en pierre, puis taloché et enduit ; une finition qui situe la pierre depuis l’intérieur du logement.

Tradition et avant-garde

Cet assemblage atteste de l’intérêt des architectes pour « un matériau en adéquation avec sa fonction constructive », lu comme tel, sans habillage, leur combinaison assurant réversibilité et durabilité. Pour Thibault Barrault et Cyril Pressacco, « le juste matériau doit être à sa juste place ». Initialement, les architectes ont choisi la pierre en référence à leurs héros, que sont Perraudin, Pouillon, Hardouin Mansart, Delorme ou les bâtisseurs des cathédrales. Ils convoquent l’histoire architecturale, bien que, contrairement à un Perraudin qui leur semble trop exclusif dans son approche constructive, ils restent accrochés aux nécessités contemporaines pour pouvoir construire dans les coûts demandés, d’où le recours à une multiplicité de matériaux. Cet immeuble de logements parisiens structurés de pierre massive est une œuvre marquante pour ce qui n’est que la troisième construction de l’agence.  Au-delà de la pierre, il s’agit d’une construction hybride qui n’est pas sans évoquer la tradition constructive parisienne. L’innovation serait-elle dans le vernaculaire ? En témoigne les architectes cités ci-dessus, qui ont toujours fait foi d’avant-gardiste, soulignent quelque peu admiratifs Barrault et Pressacco. Les architectes, retenus à l’appel à projet FAIRE organisé par le Pavillon de l’Arsenal, mènent actuellement une recherche sur la pierre massive et sa filière._Amélie Luquain

 
Fiche technique :
Lieu : 62 rue Oberkampf, Paris 11 Programme : 17 logements et 1 commerce Maître d’ouvrage : RIVP  Maîtrise d’œuvre : Barrault Pressacco (mandataire), LM Ingénieurs (structure et thermique), Atelux (fluides), ALP Ingénierie (économie), QCS Services (acoustique) Entreprise générale : Tempere Construction Pierre : Bonnel (mise en œuvre pierre), Atelier Lithias (transformation pierre), France Pierre (extraction de la pierre de Brétignac) Surface : 1085 m2 SHAB / 1222 m2 SDP Budget : 3,2 M€ HT Concours : Novembre 2011 Livraison : décembre 2017  Travaux : 24 mois Labels : label biosourcé niveau 3, Label BBCA (bâtiment bas carbone), certification Habitat & Environnement CERQUAL, Option Performance, RT 2012, plan climat Ville de Paris